Vendredi 9 octobre 2026
Articulations assouplies / tendre dédain / petit Yarles
Vendredi
9h50 - — Tu devrais faire une réaction à chaud…
— Tu crois ? Parler de cela alors qu'en ce moment, moi, je suis plutôt du mauvais côté, ça risque d'être compliqué.
— Tu as sans doute raison... Sur Insta, en plus, ça peut vite déraper.
Mais Charlotte a visé juste : oui, les mots de Sophie Fontanel m'ont percutée ce matin. Et depuis, je n'arrête pas d'y penser. C'est la première story que j'ai vue en ouvrant mon téléphone, et c'était comme si, enfin, quelqu'un verbalisait l'effroi que je ressentais ces derniers jours face à la maigreur de certains mannequins sur les podiums.
10h25 - Prise à droite, appui sur la pointe des pieds : je grimpe plus vite que la semaine dernière. Je gère aussi les choses de manière plus raisonnable. Je commence par des voies faciles que j'enchaîne les unes après les autres, en me fixant de petits défis. Et lorsque je sens que mes articulations sont suffisamment échauffées et assouplies, je m'attaque à une voie plus complexe. Cela fonctionne étonnamment bien.
11h - Je sors de la voiture. Je ne prends même pas le temps de me changer. J'installe mon téléphone sur la table de la terrasse. Charlotte avait raison, je ne peux pas rester silencieuse.
J'appuie sur « Enregistrer ». Au fil de mes mots, je réalise que je ne vais pas pouvoir rester à distance du sujet. Je vais devoir me mettre à nu. Cela me donne le vertige. J'aurais préféré évoquer ce problème de manière générale, sans avoir à exposer mes propres failles. Mais cela n'aurait aucun sens. Je ne peux pas dénoncer ce qui se joue sur les podiums sans parler ce que je traverse actuellement.
16h49 - — Je ne rentre plus dans la salle de bain tant que le lézard est dedans !
— Charles, c'est un bébé lézard…
— Maman, bloque la porte, il va sortir !
— Mais arrête de stresser comme ça !
Charles s'enfuit et se réfugie sous sa couette.
Je suis prise d'un fou rire.
17h - J'ouvre la porte de sa chambre.
— Ça va ?
Pas de réponse. Je m'assois sur son lit et essaie de soulever un coin de l'oreiller.
— Laisse-moi tranquille.
— Mais enfin, dis-moi ce qui ne va pas !
— Mes stress à moi, mes peurs, avec papa, vous vous en moquez. Alors que les vôtres, il faut toujours y faire hyper attention. Papa avec son hypocondrie et toi avec ta peur d'être grosse.
Et bim.
Il a raison. Et j'ai honte de m'être moquée de lui tout à l'heure.
— Écoute… Je vais ranger la salle de bain, retrouver le lézard et le mettre dehors. En attendant, tu peux rester en sécurité sur ton lit.
— OK.
17h23 - — C'est bon, Charles. Évacuation réussie !
Samedi
7h - Petites vagues, mais bien formées. C'est tout doux. Les poissons pratiquent leurs saltos arrière. L'eau est particulièrement salée. J'ai un peu froid (ma combi s'est déchirée dans le dos… Les coutures du néoprène ont vraiment une durée de vie limitée). Je souris en apercevant Miguel, un dentiste lisboète qui vient surfer ici tous les matins. Je gigote les orteils en attendant la houle.
9h - Je découvre, non sans appréhension, les réactions liées à l'utilisation de l'IA dans ma dernière vidéo. Les avis sont partagés. Évidemment… Les commentaires négatifs me touchent davantage, car je ne suis pas complètement à l'aise avec ces illustrations, ni avec l'usage de l'IA en général. Mais l'enthousiasme de Julien m'avait donné envie d'essayer.
Au fond, j'ai toujours pensé que présenter les pièces séparément permettait à chacune de se les approprier à sa manière, et que c'était très bien ainsi. L'arbitrage auquel je suis confrontée aujourd'hui n'est, à mon avis, que le premier d'une longue, très longue liste.
11h - Mes paquets de fleurs d'hibiscus intriguent la caissière.
— Vous connaissez ?
— Non… Enfin si, mais je n'ai jamais goûté.
— Oh, c'est délicieux ! Vous devriez essayer.
Je finis de ranger mes affaires, je paie, puis je lui tends l'un des sachets.
— C'est pour vous. Vous me direz ce que vous en pensez.
15h58 - Je visionne en vitesse le défilé Chloé. C'est opulent, romanesque, théâtral… Cette fille en imper rose pourrait être une version londonienne de Barbara Cartland, cette autre, le double d'Ophélie qui aurait dévalisé la garde-robe d'Emma Bovary. Je voyage. Mes synapses s'emballent. La mode, c'est cela pour moi. Un point de départ.
Dimanche
4h - En me retournant dans le lit, je cogne contre Julien. Je lui fais mal. Plus beaucoup d'amorti. Je passe la main sur mes hanches. Effectivement… Lorsque se lover contre son amoureux devient un savant jeu de placement, c'est qu'il y a vraiment un souci. C'est décidé. Je prendrai une grosse tranche de pain au petit déjeuner. Et je n'irai pas marcher avant.
7h - Je sais que le principe de la pensée magique ne sert à rien : si je veux ne plus avoir mal lorsque je m'assois dans la baignoire, il faut que je mange des glucides. Mais fuck, c'est tellement dur de porter ce pain à ma bouche. Je me vois de l'extérieur et je me trouve affligeante. J'imagine mon ami Emmanuel, qui ne mâche jamais ses mots, dans la pièce. Je l'entends me dire à quel point je suis ridicule. J'ai besoin de son dédain tendre ce matin pour réussir à mordre dans cette mie alvéolée.
R I D I C U L E.
Je croque.
7h20 - Les sirènes hurlent dans ma tête. Elles m'ordonnent de partir arpenter la montagne, là, tout de suite. Mais je pourrais aussi aller au marché aux puces de Colares, donner à mon imagination quelque chose de consistant à se mettre sous la dent. Finalement, le choix est assez simple : nourrir ma curiosité ou continuer à courir dans ma roue de hamster qui ne mène nulle part.
11h36 - Une lampe à huile, un bouquin d'occasion et un détour par Praia Grande pour refaire le monde avec mon ancien prof de surf plus tard, me voilà de retour à la maison. Pas de balade, pas de calories dépensées, mais le cerveau qui frétille.
Lundi
10h54 - — Et si on allait au cinéma ?
— Ouais, bof. Sans moi.
Je referme la porte du placard de la cuisine et regarde mon ado.
— Tu es sérieux ?
— Ouais, pas trop envie de sortir. Et puis, il est noté combien, le film ?
— OK, laisse tomber. On n'y va pas.
Je m'éloigne. Je bous. Qu'est-ce que j'ai raté dans son éducation pour qu'une sortie au cinéma suscite aussi peu d'enthousiasme ?
Sa réaction m'affecte plus qu'elle ne le devrait, je le sais. Ces derniers temps, je m'épuise à chercher des choses qui pourraient nous rapprocher. Il assiste à mes efforts. Toujours gentil. Mais tellement léthargique. J'ai un mal fou à trouver ma place dans cette nouvelle phase de notre relation.
Hier, j'ai remisé les Playmobil dans le garde-meuble.
Mardi
9h23 - Je tombe sur le visage souriant de Charlotte dans les premières pages du ELLE. Les amitiés à distance privent de ce plaisir : voir l'autre sourire.
9h41 - Je me recouche. Mal de crâne. Dernière étape du sevrage de l'antidépresseur que je prends depuis dix ans. Il ne restait que quelques milligrammes à supprimer. Une dose infime… mais mon cerveau ne semble pas apprécier.
11h - Je me lève, toujours migraineuse. Mais je vais me promener. C'est la seule chose que je sache faire. Marcher. Marcher quand j'ai mal à la tête, marcher quand je n'ai plus envie de rien, marcher quand je ne vois pas le bout de la prochaine demi-heure. Marcher.
13h45 - J'ouvre mon téléphone. Il est plein de petits messages qui font du bien. J'ai toujours eu le sentiment d'être seule, mais ces derniers temps, alors que le corps médical se dérobe, mes amies, elles, n'ont jamais été aussi présentes. Emily, Lili, Margot, Charlotte. Toutes très différentes, mais toutes pleines de tendresse. Et surtout, toutes sans faux-semblants. Je me sens un peu honteuse de leur voler du temps, de l'espace. Mais mon Dieu que c'est bon de ne pas se sentir invisible.
17h12 - Olivia Colman. Cinq clichés, cinq visions très différentes de son visage. Laquelle est la vraie ? Toutes, et peut-être aucune. Chacune capture un angle particulier et dit parfois le contraire de la précédente. J'ai mis des années à comprendre qu'une photo n'était qu'une illusion, flatteuse ou cruelle, mais qu'en aucun cas on ne pouvait s'y fier pour se juger. Seul le mouvement compte, le réel. Et ce réel m'échappe toujours un peu.
18h37 - Livraison de l'imprimante 3D. Charles code presque mieux que son père et développe une véritable passion pour l'électronique. L'imprimante 3D, c'est le chaînon manquant pour concevoir ses robots de A à Z. Cadeau de Noël en avance.
Julien sort précautionneusement chaque pièce et commence à lire la notice.
Avec Charles, on échange un regard. On jauge le volume du carton.
C'est la même chose à chaque fois qu'on reçoit un gros colis. On se demande si on va pouvoir refaire la vidéo de ses trois ans. On était à Toronto. On venait de s'acheter un humidificateur. Charles s'était aussitôt glissé dans le carton d'emballage et avait refermé les rabats au-dessus de sa tête. J'avais alors claironné :
— Mais qu'est-ce qu'il y a là-dedans ?
Et Charles avait surgi de la boîte en criant :
— Un petit Yarles !
Depuis, on a dû tourner au moins dix versions de cette vidéo.
Mais ce soir, on a des doutes. Il a vraiment grandi ces derniers temps. Et le carton n'est pas si grand.
On tente.
On explose de rire.
Il dépasse de partout.
22h34 - Je découvre le travail d'Émile Gallé. Oh mon Dieu ! Ces lignes, ces volumes soufflés, cette délicatesse, cette fluidité de la matière…
Mercredi
6h14 - J'arpente le site de Prada en quête d'exemples pour ma vidéo « Les pires vêtements de l'automne 2026 ». J'en trouve. Mais je constate aussi que le stylisme de l'e-shop est vraiment inspirant. Les looks des défilés ont été assagis, sans rien perdre de l'intelligence des mix and match (voir ici, ici et là).
9h46 - Face aux vagues de Guincho, je ne me sens pas à l'aise. Elles sont plus rudes que celles de Carcavelos. Mon estomac se noue aussitôt. Objectivement, rien de dangereux. Pas de courant. Des vagues moyennes. Mais j'ai du mal à respirer.
Je suis là, pourtant, et je vais y aller.
Je passe un pacte avec moi-même : « Une fois au line-up, si tu te sens trop mal, tu reviens. L'exercice d'aujourd'hui, ça peut être juste ça. Aller jusqu'au line-up. »
Je rame. Je respire. Je rejoins les autres surfeurs. Je cherche un sourire du regard. J'en trouve un. Ça me rassure.
Je prends une vague. Aucun plaisir. Mais je réalise que je peux maîtriser mon angoisse. Elle est là, mais elle ne me dévore pas.
Je tiens trente minutes.
11h24 - Je sors mon pantalon marron du placard. J'attendais que les températures rafraîchissent pour m'y glisser. Il est devenu trop grand, mais peu importe. Je serre la ceinture au niveau des hanches. Ça tient. Son velours côtelé m'enchante. Il me rappelle la veste chocolat que je portais au lycée, mais aussi le vieux fauteuil élimé aperçu chez un voisin de mon grand-père. Et puis, il y a quelque chose de Steve McQueen dans cette matière.
14h52 - — Oh, tu sais, j'ai réalisé qu'il allait falloir que je me maquille un peu pour mon mariage, sinon, sur les photos, je vais faire fantôme.
Ma nièce de 25 ans se marie à la fin du mois. Elle a confectionné sa robe de mariée elle-même, elle surfe, a son diplôme de sauveteur et termine son internat de médecine. Quand elle était petite, je lui envoyais des dessins tous les mois. Elle s'en émerveillait. Je l'adore.
Bref, elle se marie et son rapport au maquillage me touche. Elle fait partie de notre tribu. Celle de maman, mes sœurs et moi. On ne se maquille pas au quotidien.
— OK ma puce, il faut d'abord que tu commences à mettre de la crème hydratante pour que, le jour J, le peu de maquillage que tu vas mettre ne peluche pas sur ta peau.
— Ah OK… Attends, je note : crème hydratante.
Maëliss, c'est ma famille. Pas seulement une histoire d'ADN. C'est cette façon de voir la vie que je partage avec les autres femmes de notre clan. Préférer un plongeon dans l'océan à une virée chez Sephora, un road trip en van à une séance au spa, un vieux pull bien épais à une blouse en dentelle, un bon roman à un dîner mondain… Un même dénominateur. Et ça me fait un bien fou de m'en souvenir.
Jeudi
9h04 - Je filme dans cinq minutes. Je me bats avec mes cheveux. Pourquoi n'ai-je jamais le volume que je veux ? Je tire, je gonfle, je recommence. Rien à faire. Bon, allez, c'est pas grave. Je ne suis pas là pour faire une pub L'Oréal. Argh, ça m'agace quand même.
Vendredi
8h21 - Hier, j'ai posté une story pour présenter mon nouveau site de céramique. Ce matin, de nombreuses demandes de prix pour mes sculptures m'attendent dans ma boîte mail. Je suis bluffée. Bluffée et émue comme une enfant.
10h20 - Mur d'escalade. Mon corps commence à se souvenir. Il ose. Il reprend confiance. Au troisième essai, je parviens au sommet d'une voie que je croyais infaisable. Quelle joie. Mais quelle joie ! L'effort, le dépassement de soi, s'agripper, ne pas lâcher, recommencer, y croire encore. Et puis, enfin, y arriver. C'est tout ce qui me fait vibrer dans la vie.