Samedi
9h12 - Surf à Praia Grande. Tout se passe bien, jusqu'au moment où je réalise que je suis dans le courant d'arrachement. Je pourrais l'utiliser comme un ascenseur pour rejoindre le large. Sauf que je ne veux pas aller plus au large.
Mon cerveau s'affole.
Chaque grosse vague qui passe sous moi sans casser me soulève le cœur. Mon Dieu que j'ai peur, alors qu'objectivement tout va bien.
Mon corps entier brûle. Mon souffle se coupe.
Je rame. Et plus je rame, plus la panique monte.
Finalement, j'arrive à revenir dans la zone où les vagues cassent. J'en prends une et retrouve le sable.
J'ai la sensation d'avoir fait le Vietnam.
Je me retourne pour regarder l'eau. Je me sens très bête : les conditions ne sont pas du tout problématiques. Il n'y a ni houle massive, ni vent violent, ni série monstrueuse à l'horizon. D'autres surfeurs sont là, parfaitement détendus.
Le souci, ce n'est pas l'océan. C'est moi.
Ou plutôt la manière dont mon esprit interprète désormais certains signaux, depuis ma quasi-noyade d'il y a cinq mois.
16h34 - Je croque dans une barre protéinée. Zéro sucre, pleine de “superfoods”.
J'ai la sensation d'avoir un Snickers lyophilisé dans la bouche.
Ce genre de truc peut vite me rendre addict.
Note à moi-même : ne pas en racheter.
Dimanche
6h - Je regarde la “beachcam” de Praia Grande. J'ai une leçon à 9h. Les vagues sont moyennes, la lumière est brumeuse.
Mon front commence à picoter.
M...
La simple vue de cette plage suffit désormais à me déclencher une crise d'angoisse.
J'annule ma leçon.
Je comprends alors deux choses. D'abord, que cela ne va pas disparaître tout seul. Ensuite, et c'est sans doute le plus inquiétant, que la situation semble s'aggraver. Là où, il y a quelques semaines, l'angoisse n'apparaissait qu'une fois dans l'eau, elle surgit maintenant devant une simple vidéo.
8h34 - Je pars marcher.
Mon petit ange sculpté est encore sur le chemin.
J'avais besoin de le voir.
Cela me touche de le retrouver là, immobile au milieu du paysage, à la fois timide et bienveillant.
11h - L'angoisse de ce matin ne me quitte pas. J'aimerais être légère. Profiter simplement de la journée avec les miens. Une journée qui s'annonce belle et sereine.
Mais, comme dans l'eau, les conditions réelles ont finalement peu d'importance.
J'en suis tellement consciente que cela en devient douloureux.
« Maman ? »
Je souris.
J'ai toujours été une bonne actrice.
D'autant plus qu'à force de faire semblant d'être joyeuse, attentive, présente, aimante, j'arrive parfois à y croire moi-même.
Et alors les frontières deviennent floues.
Je ne sais plus très bien ce qui est vrai et ce qui ne l'est pas.
Et ce n'est peut-être pas plus mal.
14h - Je prépare minutieusement mon rendez-vous avec le propriétaire du restaurant qui souhaite exposer mon travail.
Je me force à être ultra-rigoureuse, parce que lui ne l'est pas.
Inventaire, prix, responsabilité en cas de casse, étiquettes, modalités de retrait des pièces vendues... Je note tout.
17h - On arrive sur place.
Il n'est pas là. Évidemment.
15 minutes plus tard, il arrive enfin. Un Portugais d'une nonchalance folle. D'un coup, je comprends mieux le rythme de nos échanges de textos.
Il dit oui à tout. Le regard dans le flou.
Est-ce qu'il écoute ce que je lui dis ? Pas certaine.
On valide quand même une mise en place le 3 juillet.
D'ici là, il faut imprimer les plaquettes, fabriquer de petits socles noirs pour chaque statue, mettre en ligne le site Lise Huret Céramique…
Ça va être sport !
18h — Je ne le ferai pas.
— Pourquoi ?
— Je ne suis pas certaine de pouvoir lui faire confiance. Les sculptures ne seront peut-être pas bien mises en valeur. Peut-être que les gens vont se moquer. Peut-être qu'elles vont être cassées. Peut-être que tout cela est une mauvaise idée.
— Arrête. Tu as juste peur. Lise, on n'a rien à perdre. On va apprendre plein de choses. Il faut engranger de l'expérience.
— Ok. Tu as raison… Et tu sais, pour les socles…
— Oui ?
— On ne va pas fabriquer douze boîtes en bois. On va poser les sculptures sur des piles de gros bouquins chinés à un euro pièce.
— Bonne idée.
Lundi
8h10 - Message de mon prof : « Viens surfer, c'est tout petit. »
« Ok. »
Dix minutes plus tard, en jetant un œil à la beachcam, je commence à surventiler.
Julien pose une main sur mon épaule.
— Je ne t'ai jamais vue comme cela. C'est comme si quelque chose s'était cassé.
Je le sais, et cela me fait peur. Terriblement peur.
Nouveau message : « Viens Lise, c'est tranquille, tu vas t'amuser. »
Re-manque d'oxygène.
Je coupe mon portable.
Je vais marcher. Même le vent - qui m'empêche de respirer à 100 % - m'angoisse.
11h - Je reçois un pull tout doux. Il fait beaucoup trop chaud pour le porter, mais avec son cœur brodé sur la manche, c'est comme un petit signe qui me murmure que tout finira par aller bien.
16h - Rendez-vous avec le référenceur qui s'occupe de Tendances de mode.
Tous les mois, c'est un peu la roulette russe.
Les cinq jours qui précèdent, Julien développe moult symptômes d'hypocondrie, tant il est stressé. Que va-t-on nous annoncer aujourd'hui ? Un problème technique à corriger d'urgence ? Un faible taux de conversion ? Une nouvelle innovation IA susceptible de rendre le site obsolète ?...
Eh non.
Ce mois-ci, tout est ok.
Ouf !
17h12 — J'ai faim. Je peux avoir un grilled cheese ? Et sinon maman, vu que j'ai été super sympa, que la journée a été dure, que je n'ai pas de devoirs, que j'ai fait mon piano à l'école, que tu es ma maman d'amour, que...
— Stop. Ok... On peut regarder Outlast pendant le goûter.
Tout ce qu'il veut, tant que cela détourne mon attention de ce bloc de béton que j'ai dans le ventre.
19h34 - J'écoute le message d'une amie qui me confirme que, dans mon cas, l'EMDR est une bonne option.
J'en appelle une autre, très connectée sur Paris, pour lui demander si elle connaît quelqu'un qui pourrait m'aider.
Mardi
6h - Il faut que je cadre ma journée. Que je court-circuite mon cerveau. Je sors une feuille, un crayon, et je liste : conseils, 90 minutes ; réécrire la biographie de mes sculptures, 60 minutes ; aller chercher de l'engobe blanc pour finaliser mon koala qui vient de sortir du four.
Argh, je sens les larmes monter.
Non. Non. Non.
Focus.
FOCUS.
Tu n'es pas en danger. Tout va bien.
Acheter des plaques de métal et de quoi les découper pour les fixer sous mes sculptures. Acquérir de vieux livres pour fabriquer les socles de mes sculptures. Faire 40 minutes de full body weight sur la nouvelle appli que je teste. Préparer ma vidéo de jeudi. Aller chez le phlébologue.
12h20 - On marche dans Cascais avec Julien.
C'est à quinze minutes de chez nous, et pourtant l'ambiance est radicalement différente.
Ici, c'est l'été bling-bling. Les immenses catamarans amarrés dans la baie. Les bikinis sous les robes translucides. Les Harley rutilantes. Les seins refaits. Les restaurateurs qui haranguent les passants dans toutes les langues. Les filles qui posent au milieu de la route pour un énième selfie.
C'est l'été des touristes qui lèchent leur glace en admirant leur coup de soleil, tandis que passe, dans l'indifférence générale, l'ancien président du Portugal.
Il fait étouffant, alors que chez nous il fait frais.
Je ne suis décidément pas très réceptive au charme des stations balnéaires...
14h - J'achète mon engobe blanc.
Mmmh. Il y a aussi des émaux tout faits.
Ils coûtent une fortune, mais ces teintes aux effets d'écume bleutée sont tentantes.
Je repose le pot.
Si j'utilisais cette potion magique, j'aurais l'impression de tricher.
17h36 - Trajet en voiture à trois.
— Julien, elle est infâme, cette musique.
— Ah, moi j'aime bien.
— Non, sérieux, c'est infâme. Charles, t'es d'accord ?
— Ben oui, maman. Mais pourquoi tu as attendu 3 minutes 23 avant de le dire ? La prochaine fois, abrège mes souffrances plus vite !
Mercredi
5h20 - Vingt minutes après avoir éteint mon réveil, j'ouvre brusquement les yeux.
Je ne sais pas pourquoi, mais je suis soudain convaincue qu'il faut absolument que je fasse un post Instagram avec des corps en maillot de bain, des corps ressemblant à ceux que je croise à la plage.
Mais j'ai envie de dormir. Et je pense déjà aux critiques que pourrait susciter ce genre de publication.
Laisse tomber.
Rendors-toi.
Je ferme les yeux.
5h30 - « Va faire ce post. Ne te pose pas de questions. »
Ok.
Je me lève, vais dans le salon, m'enroule dans un plaid et commence à chercher des photos.
7h - J'en poste vingt sous le titre Enjoy your summer body. Je ferme mon téléphone et vais préparer le petit-déjeuner de Charles.
11h - Des milliers de likes. Des centaines de réactions.
Ok.
Ce post était nécessaire.
21h - Je lis les commentaires. Cette publication fait du bien. Cela me touche.
Évidemment, il y a des reproches.
« Des corps 100 % blancs. »
Je m'y attendais.
La vérité, c'est que j'avais sélectionné deux photos de femmes noires. Mais à la dernière minute, je les ai supprimées et remplacées par d'autres. J'ai eu peur que l'on me dise que ces femmes étaient trop comme ceci, pas assez comme cela.
Ce sujet est tellement inflammable qu'il me crispe.
« Mais où se cachent ces photos en temps normal ? »
« Première fois qu'on voit des femmes normales ici. »
Oui. Je sais.
Les femmes qui évoluent dans la mode, celles qui postent sur Instagram des looks qui me plaisent, sont effectivement majoritairement minces.
J'en ai bien conscience.
Mais j'ai beau passer beaucoup de temps à chercher des images inspirantes mettant en lumière des corps moins stéréotypés, j'ai du mal à en trouver.
Jeudi
7h20 - Vroum, vroum... Les employés de la municipalité élaguent les arbres autour de chez nous afin de limiter les risques d'incendie.
Julien plaisante :
— C'est pas mieux que les motos.
Charles n'entend que la fin de la phrase.
— Ce sont des motos qu'on entend ?
— Oui, dis-je. Et vu le bruit, il y en a une qui est coincée dans un arbuste.
Il croque dans sa tartine.
Silence.
Puis, de nouveau, le vroum-vroum du taille-haie.
Charles relève la tête et demande très sérieusement :
— Elle est vraiment coincée dans un arbuste ?
Julien et moi éclatons de rire.
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