Vendredi
15h - Cou raide, épaules douloureuses, tension dans tout le haut du dos. Cela ne rate pas : dès que je ne travaille pas devant mon ordinateur (surélevé à la bonne hauteur) et que je m'autorise le canapé ou le lit, je le paie très rapidement.
Il y a huit ans, je m'étais abîmé le dos en travaillant avec un écran mal positionné. J'ai cru qu'après tout ce temps, je pouvais me permettre quelques libertés. Non.
17h30 - Natsukashii : souvenir heureux qui serre légèrement le cœur.
Komorebi : lumière du soleil filtrant à travers les feuilles.
Ikigai : point de jonction entre ce que l'on aime, ce pour quoi l'on est doué, ce dont le monde a besoin et ce qui permet de vivre.
L'âme d'une civilisation se révèle dans ses mots.
Dimanche
6h30 - Promenade à l'aube avec Julien.
Nous avons longé la falaise, puis gravi la montagne. Nous nous sommes attendus sans impatience, avons partagé nos silences sans les combler.
Nous étions ensemble, profondément.
11h - Charles montre à son copain un épisode de The Office. Il est enthousiaste, son ami beaucoup moins. À 12 ans, notre fils a des références de vieux.
Biberonné à The Office, Friends, Evanescence, Texas, Muse, Daft Punk, Maupassant, Dickens ainsi qu'aux sœurs Brontë, il trouve les séries d'aujourd'hui trop formatées, les romans post-2010 trop ancrés dans l'air du temps et les musiques actuelles toutes bâties sur les mêmes rythmes.
Cadeau ou poison, notre héritage culturel le tient à distance de sa génération.
13h - Le jaune vif des versants des collines alentour miroite sous le soleil tout neuf de cette fin février. Le beau temps est de retour et les motos qui transforment la route près de la maison en circuit de course aussi.
18h - Emma Stone, BAFTAs 2026. Je m'en veux de continuer de trouver cette minceur-maigreur fascinante, car je sais ce que ces côtes saillantes signifient. Je le sais, je l'ai vécu.
Je me souviens très bien de ce temps où je n'avais plus faim, où je courais plus longtemps qu'un hamster dans sa roue, où il m'était impossible de me réchauffer, où m'asseoir commençait à devenir inconfortable et où un amoureux bien trop vieux pour moi m'avait gratifiée d'un : « Tu as un corps de déesse ».
Cette minceur, juste avant la maigreur, m'aimante autant qu'elle me démoralise. Je sais que je n'aurai plus jamais la force mentale de l'atteindre et, dans mon cas, cela signifie que je suis guérie.
Or parfois, être guérie, comme être sobre, laisse un goût légèrement amer.
Lundi
7h10 - Les vagues immenses et parfaitement dessinées s'écrasent violemment contre la falaise. Assise à deux rochers du précipice, j'observe leur ballet brutal. Je suis fascinée, happée. Je respire au rythme de la houle.
Je suis exactement là où j'ai toujours rêvé d'être.
J'imaginais ce décor en Irlande, en Nouvelle-Zélande ou dans le nord de l'Angleterre. C'est ici, au Portugal, que je l'ai trouvé.
20h10 - La voix de Julien m'agace, la respiration de Charles me perturbe, j'ai envie de Kinder Bueno. Je vérifie mon calendrier. Ok, le SPM a commencé.
Mardi
6h - Impossible d'envisager la journée sous un angle serein. La simple idée de me laver les dents, d'ouvrir le frigo ou de parler à quelqu'un me tétanise.
Ce moment du mois où ma bipolarité accentue ce qui, chez une femme “normale”, serait compliqué mais gérable, devient réellement périlleux.
Les idées mortifères arrivent. Je les attendais.
9h - Face à mon ordinateur, impossible de fixer mon attention. Il faudrait que je minute ma matinée - « Conseils : 40 min », « Préparation vidéo : 50 min » - mais je clique ici et là sans même voir l'écran.
Je ne sens que la pieuvre logée dans mon estomac, qui étend ses tentacules sur chacun de mes organes, les écrasant sous son poids.
Les larmes coulent sans discontinuer sur mon visage.
9h10 - « Julien, je ne fais pas de vidéo, je ne fais pas de carnet de bord, j'arrête Tendances de Mode. Je vais me coucher ».
20h - « Maman, tu veux bien regarder la fin de Benjamin Button avec nous ? ».
J'abaisse la couette qui recouvrait mon visage. Je n'aime pas ce film. Je le trouve caricatural. Mais je sens que je dois rassurer mon fils.
« - Ok, j'arrive».
Cinquante minutes plus tard, je hoquette à gros sanglots devant la mort, pourtant peu subtile, du héros. Il me faudra plus d'une demi-heure pour retrouver mon souffle.
Mercredi
0h00 - 23h59 - Journée annulée.
Jeudi
6h34 - Défilé Fendi : électrocardiogramme plat.
7h10 - Envie de brioche, de générer des conflits, de fracasser au sol ma plus imposante sculpture, de m'enfuir. Le chaos hormonal est encore d'actualité.
11h30 - Réception de mes chemisiers vintage japonais. Je n'ai qu'une seule crainte : qu'ils soient trop petits. Je n'ai pas la carrure menue des Japonaises.
J'enfile le premier. Sa douceur me fait du bien. Et le reflet que me renvoie le miroir me plaît beaucoup.
15h - Bella Hadid apparaît à 4 reprises sur le podium Prada.
Son contrat d'exclusivité avec Saint Laurent a donc pris fin.
15h15 - Superposer les vêtements pour réinventer ses tenues, porter les pièces jusqu'à l'usure comme c'était autrefois la norme : la collection Prada A/H 2026-2027 invoque un quotidien dépourvu d'artifices stériles.
Dans le contexte actuel où arborer une tenue inédite chaque jour apparaît de plus en plus anachronique et où l'obsolescence programmée dictée par le renouvellement constant des tendances est devenue obscène, la proposition pradienne prend - comme souvent - une dimension presque politique.
19h - Livraison d'un canard laqué : les hommes de la maison savent vivre lorsque je suis hors service.
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