Les carnets de bord

Samedi 18 avril 2026

Naïveté capillaire / gilet réconfortant / distributeur de gruyère

Samedi

9h45 - Ma coloriste est en vacances. Je confie donc ma tête à un autre coiffeur du salon. Erreur.
Dès la première mèche, je comprends. Là où Tatiana agit en quelques secondes, lui s'y reprend à trois fois, avec l'air appliqué d'un enfant qui apprend à faire ses lacets. Il sort deux couleurs, parle de résultat « naturel ». Cela sonne faux et, pourtant, j'acquiesce.
Deux heures vingt plus tard, il a à peine fini l'arrière de ma tête, oublié une grosse mèche sur le devant, et n'ouvre pas l'alu pour vérifier l'avancée de la décoloration… Je demande un toner. « Pas nécessaire. » À ce stade, mon âme a quitté les lieux.
Au séchage, je découvre une mèche rouge sur le devant. Puis d'autres. « Ça partira au premier lavage. » « Sinon, vous revenez dans une semaine. » « Je vous les brosse ? » « Non. Restons-en là. » Je monte dans la voiture et je hurle. J'ai toujours mes reflets rouges, mais cela fait du bien.

Lundi

18h10 - Lucerne. Une robe Zimmermann en vitrine, une femme liftée en fourrure, une fille en robe du soir qui dîne avec son amoureux à mèche dans un restaurant chic.
La porte de l'église que nous longeons est ouverte. J'entre. Elle est sobre, presque dépouillée. Avec les montagnes embrumées aperçues au loin, c'est le seul endroit qui me parle.
À chaque retour en ville, je ressens à quel point la nature et le dépouillement sont mes seuls points d'ancrage. Le consumérisme, aussi esthétique soit-il, me vampirise.

Mardi

6h45 - Les cloches sonnent à la volée. Celles du village de mon enfance me manquent. J'aimais la façon dont elles rythmaient mes après-midi dans les arbres, les longues réunions familiales et, plus tard, mes révisions du bac philo.

9h - Mont Rigi, 1 730 mètres. Oups, c'est tout blanc. Avec mon coupe-vent, j'ai l'air fine. Neige, sentier gadouilleux et descente abrupte. Il n'y a que nous. Tu m'étonnes… La trentaine de Japonais avec qui nous avons pris le train jusqu'au sommet a choisi le même moyen de transport pour redescendre. Nous, on s'est dit : « Trois heures de balade ? Pourquoi pas ? »
Après avoir manqué de glisser un millier de fois sur des pierres luisantes et des marches de bois vitrifiées par l'humidité, s'être accrochés aux racines pour ne pas finir dans le ravin, essayé de ne pas s'agacer face aux névroses de chacun - entre vertige, peur des vers de terre et hésitation entre le tout-azimut et le chemin balisé - et manqué régulièrement d'oxygène à force de fous rires chroniques et contagieux, nous sommes arrivés en bas entiers. Mon Dieu, qu'on a ri. Ri de trouille, ri de fatigue, ri de voir l'un ou l'autre dans une position involontairement grotesque. Le train nous aurait évité la boue, les glissades et les sueurs froides. Il nous aurait aussi privés de précieux souvenirs.

12h20 - Sur les flancs du lac de Lucerne, les maisons d'architecte d'exception jouxtent des maisons plus traditionnelles. Ici, comme au Portugal, l'ultra-richesse grignote la nature sans vergogne.

15h - Arrêt à la supérette, c'est l'heure du pique-nique. On prend ce que l'on veut : du jambon cru pour moi, de la brioche et du saucisson pour Charles, de l'eau pétillante… Et zou, on s'assoit sur un banc devant le lac. On dévore. On admire, on frissonne - il fait super froid - et on sourit. « On est bien, non ? » Oui Charles, on est bien.

16h - Hôtel. Bain moussant. Cela devait faire des années que je n'en avais pas pris. J'ai l'impression d'être Julia Roberts. Un peu moins lorsque je réalise, quarante minutes plus tard, que la baignoire a débordé, que j'ai inondé la salle de bain et une partie de la chambre, et que j'utilise toutes les serviettes disponibles pour tenter d'éponger. En quelques secondes, je passe de Pretty Woman aux Visiteurs.

19h - Pour me promener en ville, pour aller dîner, pour me réchauffer le matin, je ne quitte plus mon épais gilet bleu marine. C'est drôle comme certaines pièces deviennent une évidence lorsqu'elles entrent en parfaite osmose avec le corps, les habitudes et la vie de celle qui les porte.

Mercredi

9h - Lauterbrunnen. L'eau tombe, tombe, puis se change en brume avant de ruisseler à nouveau sur les roches plus bas. Les cascades qui nous entourent sont vertigineuses, infiniment émouvantes.

10h - De retour au village, nous laissons passer un troupeau de vaches avant de rejoindre les toilettes de la gare. Sur la porte, un pictogramme interdit de poser les pieds sur la cuvette pour déféquer accroupi, façon « toilettes turques ». Je reste un instant surprise par ce détail qui détonne dans l'harmonie générale du lieu.

14h - Train pour monter à Wengen. Vue imprenable sur la vallée, ses filets d'eau grandioses s'échappant des falaises, ses pics enneigés, ses tapis de verdure.

15h - La gérante de l'hôtel nous raconte qu'il y a encore neuf mois, elle vivait en Indonésie, où elle tenait une école de plongée à Raja Ampat. Un endroit décrit comme « le dernier paradis », à quatre heures de vol du premier point médical. Cet éloignement est précisément ce qui l'avait séduite il y a dix ans. C'est aussi ce qui l'a fait fuir, après que deux enfants du staff ont perdu la vie à quelques mois d'intervalle, faute de soins d'urgence. Le paradis peut parfois se transformer en enfer.

Jeudi

10h - Retour dans la vallée pour une promenade de deux heures au pied des falaises. Facile et d'une beauté à couper le souffle, ce sentier attire beaucoup de touristes. Ce jour-là, ils sont majoritairement chinois, indiens et français. Leur point commun ? Une passion démesurée pour la perche à selfie. Le monde est devenu un décor. Les poses s'enchaînent, toutes plus figées et stéréotypées les unes que les autres. Certains posent leur trépied télescopique, lancent leur téléphone en mode vidéo et transforment le sentier en studio TikTok. Peu importe s'ils bloquent le passage : le monde semble leur appartenir. En réalité, le monde ne leur appartient pas. Il n'appartient à personne. Il se partage. Mais certains vivent comme si les autres n'existaient pas.

10h40 - Devant une petite ferme, un distributeur… Un Mars ? Un Balisto ? Non : de belles et généreuses tranches de gruyère sous vide.

18h - Thoune. Petite place très jolie. Et puis, une rue plus loin, des constructions plus récentes… À quel moment a-t-on pensé qu'une façade en béton soulignée de bandes jaunes allait créer de la joie, et non une chute brutale d'endorphines ?

18h50 - Un petit pont couvert en bois. Des fleurs violettes.
- « Oh regarde, un surfeur ! »
- « Ah ah ah, très drôle… »
- « Non, regarde vraiment ! »

Je me penche et n'en crois pas mes yeux. Je reconnais la planche : une 6'2. L'homme est cagoulé, botté de caoutchouc et tient un câble d'une vingtaine de mètres. Soudain, il se redresse, comme tracté sur un wakeboard, se dirige vers la vague formée par le courant, lâche le câble et… surf. C'est jouissif à regarder. Mais au bout de trois minutes, je dis aux garçons que j'ai envie d'y aller. L'envie irrépressible de me jeter à l'eau et de tenter l'expérience est trop forte pour que je puisse me contenter de l'admirer plus longtemps.

19h10 - Restaurant. Eau du robinet en carafe : 8,60 francs (9,35 euros).

19h48 - Accoudée aux remparts du château, j'ai l'impression d'être dans un Disney - un mélange de Merlin l'Enchanteur et de La Belle et la Bête. La lumière poudreuse donne une teinte rosée aux pierres des façades, tandis que la générosité des grappes de fleurs semble davantage issue de l'imagination d'un dessinateur que de la virtuosité d'un jardinier. Une beauté suspendue, d'un autre âge. Sans ce groupe de jeunes en train de s'esclaffer devant leurs portables, on pourrait se croire plusieurs siècles en arrière. Mais non. Les YouTube Shorts veillent au grain...

20h - Les cloches sonnent. Quand je les entends, j'ai l'impression d'être chez moi.

Vendredi

6h - Avant, j'aurais déjà été à la salle de sport de l'hôtel. J'y aurais dépensé mes 400 calories réglementaires sur un tapis de course, ce qui m'aurait mentalement créditée de quelques folies régressives dans la journée - des Haribo, par exemple. Mais cette semaine, je n'ai visité aucune des salles de gym des hôtels dans lesquels nous avons séjourné. L'urgence viscérale qui m'habitait encore il n'y a pas si longtemps a disparu. À sa place s'est imposé un besoin tout aussi impérieux : aller respirer dehors. Aller marcher sans téléphone, sans prononcer un mot. Une méditation muette, au rythme de mes pas et du chant des pipits spioncelles.

7h - J'entends des cris joyeux venant du lac. Je me dirige vers eux. Cinq hommes s'avancent précautionneusement dans l'eau à 10 degrés. Lorsqu'ils reviennent sur la berge, je leur demande si c'était douloureux. Ils rient et me répondent qu'ils ne sentent plus leur corps. Contrairement au surfeur d'hier, rien ne m'empêche, cette fois, d'essayer à mon tour. Je file enfiler mon maillot de bain. De retour au bord du lac, je glisse un orteil dans l'eau, persuadée que l'eau froide du Portugal m'a immunisée contre celle des lacs suisses… Mmmh. Non. Mille aiguilles me transpercent les mollets. J'avance, elles s'attaquent à mes cuisses. Je ne connais pas cette sensation. C'est d'un froid presque irréel. Bas du ventre. Ma respiration s'accélère. Un, deux, trois… Non, je n'ose pas. Allez. Un, deux… plouf. Je m'immerge jusqu'au cou, reste sept secondes, puis ressors. Les effets bénéfiques de ce bain glacé se feront sentir tout au long de la matinée.

10h - Randonnée autour du lac. « Guten Morgen ! ». Les gens croisés ne répondent pas à nos salutations. On se dit que, peut-être, en Suisse alémanique, on salue autrement. Julien demande à ChatGPT. Réponse : vous pouvez dire « Grüezi », c'est chaleureux entre marcheurs. Une vieille dame s'avance et, de concert avec Charles, nous lui lançons un « Grousi ! » enthousiaste. Elle nous regarde, puis pouffe. Merci ChatGPT…

14h - La différence entre la qualité des routes suisses et celles du Portugal est saisissante. Ici, aucun nid-de-poule, aucune plaque d'égout mal ajustée, aucun marquage hésitant, aucun goudron qui part en miettes. Tout est lisse. Tout est impeccable.

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