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Les carnets de bord

Chaque vendredi, Lise raconte sa semaine dans la newsletter. Ses carnets paraissent ici une semaine plus tard.

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Vendredi 25 septembre 2026

Dessert dans les airs / tee-shirt du Tour de France / légende personnelle

Samedi

7h - Surf. Coup d'œil à ma montre : à peine 26 minutes que je suis dans l'eau. 26 minutes douces et agréables, mais l'atmosphère est en train de changer. Les écoles saturent peu à peu les vagues, les locaux deviennent plus agressifs par manque d'espace… Je décide de rentrer.
Avant, je serais restée. Même dans l'inconfort. Pas aujourd'hui. Plus aujourd'hui.
Le besoin de prouver à tout le monde - à personne, en vérité - je ne sais quoi s'est évaporé avec ce qui me faisait, avant, aller à l'eau coûte que coûte. Ma relation à l'océan s'est normalisée.

8h56 - Alors que je me promène entre les chênes-lièges, mon téléphone sonne : Emily.
Elle m'appelle en visio. Elle vient de se réveiller et a laissé dans ses tiroirs la working girl si élégante sur les photos de son entreprise, la jeune femme tirée à quatre épingles à la sortie de l'avion, la party girl qui n'hésite jamais à se mettre sur son trente-et-un.
Ce matin, au menu : tee-shirt rouge à pois du Tour de France et tartine de miel.
J'aime cette Emily du matin, vulnérable et espiègle.

13h43 - J'ouvre les volets, un serpent s'échappe en ondulant, à peine effrayé. Je déplace le grille-pain, des centaines de petites fourmis s'affolent. Je pianote sur mon clavier, les moustiques sifflent dans mes cheveux. Dans le jardin, les taupes refont la bataille de Verdun. J'essaie de m'y faire. Sans succès !

16h - « Les conditions ont changé. Les engagements que j'avais pris auprès de ma clientèle lors de la création de ma marque me freinent. Mais comment évoluer sans se renier ? »
J'écoute mon amie évoquer ces équations insolubles qu'elle doit résoudre tous les jours. Rester en cohérence avec elle-même tout en faisant face à la réalité du marché. S'adapter aux incohérences économiques américaines qui compliquent ses exportations. Trouver des subterfuges. Tenir le rythme. Penser en amont, très en amont, les collections. Shooter en automne l'été à venir.
Julie est créatrice, certes, mais c'est surtout une artiste de cirque : une équilibriste.

Dimanche

9h57 - On prend les dernières places libres, sur le banc du fond, près des confessionnaux. Derrière ces rangées de têtes blondes, de bermudas et de sacs Polène, j'ai la désagréable impression de ne pas être à ma place.
Je n'ai jamais vraiment appartenu à un groupe ou à une catégorie. Tout est flou depuis très longtemps. Père en profession libérale, bons revenus, mais une vie bien éloignée de celles, plus bourgeoises, de mes copines : nous étions six enfants, donc pas de ski, pas de tee-shirts Waikiki, pas de sacs Longchamp, pas de pop-corn au cinéma.
Mes parents m'ont adorée et choyée, mais ne m'ont pas transmis les codes. Ceux qui permettent de faire partie, tacitement, d'un ensemble.
Ces codes, je ne les ai donc jamais eus. Mais j'apprends vite. Mon envie de ne pas commettre d'impair m'a rendue extrêmement observatrice. Je bois mon environnement. Lorsque je débarque en 2007 dans le milieu de la mode, j'examine tout à la loupe, analyse tout en sourdine : la manière de faire la bise, de poser son sac, de donner l'impression qu'on s'en moque alors que pas du tout, le name-dropping avec juste les prénoms, les clins d'œil entre initiés, le pain émietté et non mangé, les références à quelques boutiques chics et confidentielles…
Les codes, je les ai acquis avec le temps, mais avec le sentiment permanent d'être un perroquet savant sans racines.
À l'église, c'est pareil. J'observe cette aristocratie en culottes courtes, ces mamans parfaites au naturel photogénique hérité de mère en fille, ces pères décoiffés en permanence par leurs sorties en voilier. Je mime les génuflexions qui ne me parlent pas, je m'habille un peu différemment… Mais rien n'y fait. Souriants, adorables, les membres de cette tribu BCBG n'en forment pas moins un bloc impénétrable.
J'accroche la main de Julien. Je ne suis de nulle part. Mais à son bras, je me sens chez moi.

13h23 - Mise en couleur de ma sculpture, tout juste sortie du four. Je dilue au maximum mes engobes. Je veux la travailler comme une peinture. Lavis sur lavis.
J'aimerais réussir à retranscrire sur le grès ce qui m'émeut tant dans l'aquarelle : la mélancolie des portraits délavés, la force des paysages qui se noient dans les taches qui fusent.

16h45 - Scaphandrier écrivant une lettre, enfant figé juste avant la chute, vagabond gravissant une montagne en compagnie d'une minuscule souris…
Les univers que je découvre en cherchant à m'éloigner du « tout mode » dans les Brèves me bouleversent, me nourrissent, me galvanisent. Ce qui m'était pénible devient jouissif.

17h32 - « Je t'avais vue arriver tout en blanc, c'était la fin de l'année de seconde. Qu'est-ce que tu étais belle ! »
Les mots de Margot provoquent un léger séisme au niveau de mes synapses.
Qu'elle ait pu penser cela à ce moment précis de mon adolescence me bouleverse… Ce matin-là, cachée derrière mes cheveux, encore glacée par l'affreux portrait qu'un garçon de ma classe avait crayonné de moi la veille, je m'enfonçais dans la honte. Je me sentais laide à crever.
Et pourtant, elle m'avait trouvée belle.
Cela rééquilibre quelque chose.
Ah, si j'avais pu, en ce mois de juin 1998, emprunter les yeux de Margot… Mon histoire aurait peut-être été différente.

Lundi

10h05 - Bien à l'étroit dans mes chaussons d'escalade, j'examine la paroi. Plus de trois ans que je n'ai pas grimpé.
Je ne sais pas comment mon corps va répondre. Je choisis une voie simple. Première prise, deuxième, troisième sur la gauche. OK, c'est fluide. Mais rapidement, je bloque. Mon pied droit ne trouve pas l'appui nécessaire pour me hisser et, en plus, mes chaussures me font mal. Je cherche, j'essaie plusieurs positions. Tout mon corps fatigue. J'avais oublié à quel point, en escalade, l'épuisement arrive vite.
Je me colle à la paroi, reprends mon souffle. Puis je triche en posant mon pied sur une prise de la mauvaise couleur et je continue à monter. Je m'en moque. Ah ah ah, qu'est-ce que je m'en moque. Avant, cet arrangement avec la difficulté m'aurait horrifiée. Plus maintenant. J'ai juste envie d'aller jusqu'en haut.
Un pied ici, une main là. Je n'ai pas le vertige. Je ne l'ai jamais eu. Plus je m'élève, mieux je respire.
14 mètres.
C'est fait.
Je me jette en arrière.
Mon moment préféré. La récompense. Le dessert dans les airs.

12h20 - Caisse automatique. Je bippe mes cinq articles. Et au moment de payer, l'écran revient à la page d'accueil.
J'annule, je recommence. Je scanne tout à nouveau. Et… toujours impossible de payer. J'appuie sur le bouton « aide ». J'attends. Personne.
Je suis au 22e jour de mon cycle et ma patience est très limitée, pour ne pas dire inexistante.
Je cherche une caissière des yeux. Personne. J'hésite. J'attends encore. Toujours personne. Alors je reprends mes deux concombres, ma bouteille d'eau pétillante, mon paquet de crayons de bois et mon sel, puis m'en vais tranquillement.
La technologie aura ma peau. Et la leur.

Mardi

7h12 - Marche dans la montagne. Un peu mal à la cheville. L'escalade d'hier ? Peu importe. La pluie rafraîchissante et les figues goûteuses accaparent bientôt tous mes sens.

9h - Je reçois la chemise qui m'intrigue depuis que je l'ai aperçue il y a quelques semaines sur le compte de sa créatrice. Carreaux parfaits, comme je l'avais pressenti. Tout se joue dans les teintes, subtilement originales. Et l'espacement entre les lignes correspond presque exactement à celui de la surchemise que j'avais en 6e.
Oh, que j'aime lorsque se tissent des liens de parenté entre les vêtements de mon enfance et ceux de mon quotidien d'adulte.

10h - Pas de décoloration : mes cheveux n'en peuvent plus. On part donc sur des patines. Moi qui pensais gagner du temps en évitant le babylight, c'est raté.
D'ordinaire, je ne touche jamais mon téléphone en présence de ma coiffeuse. Aujourd'hui, impossible de le lâcher. Je m'ennuie, je suis fébrile. J'envoie un message à ma petite sœur.
Ça tombe bien : son vol pour le Kenya est retardé, elle a un peu de temps devant elle. On débriefe sur la situation familiale. Ironie, humour noir : on est tendrement infâmes.
De l'extérieur, avec ma teinture qui prend, mon œil gonflé par la conjonctivite et mes fous rires à répétition, je dois offrir un bien curieux spectacle.

13h - — Dans quelle décennie voudrais-tu vivre ?
Un instagrammeur américain de 33 ans, répond :
— Celle de maintenant.
On peut tout avoir tout de suite : un livre, un album, un film, des nuggets à 3h du matin. Plus de vidéoclub, plus de file d'attente, plus de course à l'autre bout de la ville. Il kiffe.
Et moi, je me dis que, certes, le confort est jouissif. Mais qu'il réduit aussi les expériences à un clic et supprime presque toute possibilité de déraillement et donc d'aventure.
Avant, aller chercher un livre à la bibliothèque, c'était des dizaines d'images aperçues en chemin, des odeurs qui s'imprimaient dans notre inconscient (le parfum de la bibliothécaire, celui des pages jaunies pas assez tournées, les effluves piquants du détergent), mais aussi une potentielle discussion avec un étudiant en philo, un sourire échangé avec un petit garçon timide passionné de livres de chevaliers.
Aujourd'hui, un clic, et Jane Eyre se charge sur Kindle.
Pratique, oui. Aseptisé, aussi. Dramatique ? Peut-être.

17h34 - Mais c'est quoi, le truc avec ces mini-fourmis ? Où se situe leur quartier général ? Où trouvent-elles la force de déplacer un bout de fromage qui fait 50 fois leur taille ? Et surtout, pourquoi ne comprennent-elles pas qu'on a dépassé le stade où je les récoltais gentiment pour les remettre dans le jardin et qu'on est désormais en mode « extermination assumée » ?
Ça me chagrine. Je croyais m'y être faite. Mais soulever l'éponge le matin et découvrir cinquante d'entre elles en grande conversation a fini par avoir raison de mon altruisme animalier.

18h45 - Est-ce raisonnable d'acheter de la wax uniquement parce qu'on a vu entrer un beau surfeur dans la boutique ?

20h45 - Ils mentent pour la protéger. Pour se protéger aussi. Ce serait trop compliqué, pensent-ils, si elle savait qu'en réalité ils sont disponibles 24 heures sur 24.
Alors les situations ubuesques s'enchaînent, et moi j'assiste à la mascarade.
Je comprends leur besoin de garder une distance de sécurité. Mais je vois aussi cette vieille dame croire naïvement à leurs arrangements avec la vérité, s'inquiéter de choses qui n'existent plus.
— Oh, tu sais, il se tue au travail…
Cela fait six ans qu'il est à la retraite.
— Il ne peut pas venir me voir, il termine tard.
En réalité, il est en vacances au Maroc.
Je ne dis rien. Je n'ai pas à m'immiscer dans cette relation mère-fils bancale mais qui tient encore. Moi, je ne suis que la femme du petit-fils.
La vérité serait plus simple. Mais pour eux, elle semble être l'option la plus compliquée.

Mercredi

9h - Surf. Si je reste vingt minutes, ce sera déjà très bien. Même cinq minutes. L'essentiel est d'y aller.
Debout sur le sable, je passe longtemps à tout disséquer : les vagues, bien sûr, mais aussi le comportement des surfeurs. Je ne veux pas aller près des hystériques hyperactifs, ni près des débutants, gentils mais parfois dangereux. Je trouve l'emplacement idéal : un pic de seconde zone, mais quasi désert.
Dix, vingt, quarante minutes passent sans angoisse. Une vague arrive, un peu grande mais très facile. Je rame, je saute sur ma planche.
Dix-huit secondes plus tard, je ne comprends pas très bien ce qui vient de m'arriver, mais je sais une chose : cette vague vient d'entrer dans mon top 5 des plus magiques.

15h - Je reçois un colis alors que je n'en attends aucun. Je l'ouvre et reste sans voix.
Emily, qui sait que c'est un peu compliqué pour moi en ce moment, vient de me gâter de manière totalement disproportionnée. Je suis tellement sous le choc qu'un gros sanglot me secoue.
Jamais personne ne m'avait montré aussi généreusement, aussi gratuitement, à quel point elle avait envie de prendre soin de moi.

Jeudi

15h45 - Portail vert qui grince… On vient récupérer un jeu de société que l'ancien professeur de Charles lui prête. Il n'est pas là, mais on nous autorise à monter seuls dans sa classe.
Charles est surexcité. Retrouver l'endroit où il a passé quatre ans de sa vie le grise. Il regarde l'aquarium, détaille d'un œil expert les maquettes en cours, se rassoit sur ces chaises devenues trop petites pour lui.
À l'époque, je lui répétais souvent :
— Cette école est incroyable, ton prof est génial. Ils feront partie de ta légende personnelle. Plus tard, quand tu repenseras à ton enfance, c'est de tout ça que tu te souviendras.
Appuyé contre une carte du monde punaisée au mur, soudain très calme, Charles lève les yeux vers moi et déclare :
— Tu avais raison, maman. Maintenant, ici, c'est mythique.

En avant-première

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Tous les carnets

  1. 9oct.Articulations assouplies / tendre dédain / petit Yarles
  2. 2oct.Tout va bien / chaussons de maman / Starbucks mental
  3. 25sept.Dessert dans les airs / tee-shirt du Tour de France / légende personnelle
  4. 18sept.Rudesse théâtrale / vieux chewing-gum / acheteurs chinois
  5. 11sept.Souliers fermés / évidences creuses / galão mousseux
  6. 4sept.Diablotin familier / working girl du Colorado / théière d’hibiscus
  7. 28aoûtRacines noueuses / sergent instructeur / inaction doucereuse
  8. 20aoûtPremiers mots / échappée addictive / chewing-gum mâchouillé
  9. 14aoûtLièvre sous la baignoire / corps d’été / stress hydrique
  10. 1aoûtSauce bolognaise / arbres-cabanes / Vladimir Cosma
  11. 24juil.Réaction épidermique / jet privé / énergie liquide
  12. 17juil.Nessie en peluche / Highlander démystifié / bain à 13 degrés
  13. 3juil.La folle du SPM / vide nécessaire / envie de chocolat
  14. 26juinCap ou pas cap / poséidon altruiste / lézard farceur
  15. 19juinFrontières floues / nonchalance portugaise / aggravation aquatique
  16. 12juinCompte à rebours / mollet endommagé / sauvés par le gong
  17. 5juinPeine animale / tendre hésitation / grand tournevis
  18. 29maiFessier sacré / ange-poulpe / houle lutéale
  19. 22maiComtesse anglaise / orteils frétillants / camisole ouatée
  20. 15maiVerveine citronnée / paraboot trop petites / corps creusés
  21. 8maiBrouillard toxique / antre de Gattaca / créature bleue
  22. 1maiFine ligne verticale / frustration calculée / petites culottes au vent
  23. 24avr.Fous rires suisses / 95C / Paraboot indomptées
  24. 18avr.Naïveté capillaire / gilet réconfortant / distributeur de gruyère
  25. 11avr.Intrusion nocturne / corps bloqué / excitation collective
  26. 2avr.Pas de vagues / escargot dépressif / nouilles de riz
  27. 26marsBonbons textiles / cabine téléphonique / mains noires de terre
  28. 19marsVoie lactée / jeune pousse de radis / perfection devenue banale
  29. 15marsApnée espiègle / congère de sable / nonchalance léopard
  30. 6marsDéception guccienne / danse lente / générosité cérébrale
  31. 27févr.Pieuvre interne / héritage ambivalent / sobriété amère
  32. 20févr.Puzzles vestimentaires / pragmatisme asphyxiant / machine à remonter le temps
  33. 13févr.IA sensible / chat moelleux / curry fédérateur
  34. 6févr.Divorce hypoglycémique / mensonge enneigé / valise minimaliste
  35. 29janv.Routine matinale / Dior incarné / Oreos gobés
  36. 23janv.Téléphone désactivé / backstage révélateur / wellness anxiogène
  37. 16janv.Conjonctivite salvatrice / IA terrifiante / sashiko réparateur
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