Samedi
7h34 - Un ami me propose de prendre un cours de surf avec lui. J'y vais.
Nous ne sommes pas seuls : six autres personnes sont là. Pris séparément, ils ont l'air plutôt sympas. En groupe, c'est autre chose. Prendre tout leur temps alors qu'ils ont déjà vingt minutes de retard ? Peu importe. Dire bonjour aux autres personnes présentes ? Apparemment non nécessaire. Saturer l'espace sonore d'exclamations tonitruantes ? Pourquoi pas ?
Leur attitude laisse présager une session pénible : ils ne semblent à l'écoute ni des autres ni de l'environnement dans lequel ils s'apprêtent à entrer.
Une fois dans les vagues, mes craintes se confirment. Certains “surfent” de manière maladroite et brutale, rient fort, frôlent les autres ; l'un d'eux manque d'envoyer sa planche dans le visage de quelqu'un… D'autres laissent la leur partir dans tous les sens.
Le groupe transforme les gens normaux en nuisances.
13h - J'ai résisté autant que j'ai pu, mais l'envie d'aller voir si ma créature est toujours à sa place, au sommet de la colline, est trop forte. Alors je pars. Mon cœur cogne, mes pieds volent.
Il a énormément plu durant la nuit, avec de fortes rafales venues de la mer. Je n'ai pas fermé l'œil. J'imaginais ma pieuvre-nuage seule face au vent. Je m'en veux de l'avoir laissée dehors par une nuit pareille.
Plus que quelques mètres avant que je puisse l'apercevoir.
Ça y est.
Je vois le soleil se refléter sur le sommet bleu de son petit corps rond. Je m'approche. J'ai l'impression qu'elle me sourit et me dit :
“Ne t'inquiète pas, tout va bien. Je peux me débrouiller toute seule maintenant.”
C'est vrai qu'elle a l'air bien.
Je repars apaisée.
Dimanche
9h37 - SPM de folie. Seins douloureux. Très envie de pain.
10h34 - “Just white…”
Je lis ce commentaire sous mon dernier post Instagram consacré aux rides. Je pioche mes photos au fil de mes recherches. Je ne compose pas mes sélections comme un tableau Excel de représentativité.
Je suis devenue allergique à ce genre de remarques depuis que Charles est rentré un jour de son école canadienne, à 5 ans, en pleurant :
- “C'est mal d'être comme moi.”
- “Comment ça, comme toi ?”
- “D'être blanc.”
Sa prof répétait que les “hommes blancs” étaient responsables de l'esclavage, de la colonisation, des génocides, de la ségrégation. À 5 ans, Charles n'a pas entendu une analyse historique. Il a entendu une condamnation. Il a retenu que “blanc” voulait dire coupable. Que ressembler à son père, c'était mal.
Il a fallu détricoter. Rééquilibrer. Lui expliquer que les êtres humains peuvent être terribles, quelle que soit leur couleur de peau. Que la cruauté, la domination, la violence, la bêtise ne sont pas réservées à une catégorie d'humains.
Depuis, ce type de remarque gratuite me crispe. Je comprends la demande de représentativité. Mais à force de tout placer sous l'angle de l'accusation, on ne répare rien. On divise.
22h - Je suis à l'atelier. Ma nouvelle sculpture est ronde et rassurante. Elle est trop gourmande, ses ailes sont trop petites pour qu'elle s'envole. Elle me fait du bien.
Lundi
5h40 - Je vais sentir la verveine citronnée que je viens de planter. Je vaporise un peu d'huile de musc blanc sur mes chevilles… Les odeurs me font un bien fou.
9h30 - Séance de laser pour atténuer l'une de mes cicatrices.
Je discute avec le docteur de la fragilité de la peau de mon cou. Il l'observe et me dit qu'effectivement, elle est très fine, qu'elle manque de collagène. Que le soleil brûle le collagène, mais qu'il y a aussi une prédisposition héréditaire. Ma mère a dû avoir la peau du cou distendue assez jeune. Il vise juste.
Il me conseille des injections qui vont stimuler le collagène. Je suis tentée. Le fait que ce soit quelque chose qui stimule, et non quelque chose qui comble ou remplit, me plaît. Je lui dis OK.
Il me propose de le faire immédiatement. Je suis surprise, mais j'accepte.
Anesthésie locale. Je ne pensais pas que cela nécessiterait autant de piqûres. Et en plus, c'est douloureux. En fait, toutes ces choses ne sont jamais anodines. Je n'ai pas mangé. Je suis fatiguée. Mon corps n'apprécie pas.
Un malaise vagal plus tard, j'espère que tout cela servira à quelque chose. Que, dans un mois, ce cou m'obsédera un peu moins.
15h01 - Pour les besoins d'un article, je visionne de nombreux défilés. C'est drôle comme je n'y perçois que des couleurs, des jeux de textures, des combinaisons de volumes. Je ne vois pas le corps. Pire : sur le moment, il ne m'intéresse pas. J'aurais dû faire des études d'architecture, et non de stylisme.
16h34 - Autour d'un verre de lait fumant (golden latte pour moi, chocolat pour lui), nous évoquons avec Charles le fait qu'il est extrêmement proche de son papa en ce moment, et qu'il me montre moins de signes d'affection.
Il me dit alors :
- “Mais papa, il est à conquérir. Toi, non. Toi, tu seras toujours là, quoi que je fasse.”
Je ne sais pas si c'est positif pour son père ou pour moi, mais j'entends son explication.
Mardi
6h45 - L'air est frais, humide, mais le ciel est bleu. Cela sent comme une bougie “nature après la pluie” de chez Nature & Découvertes.
À 15 ans, ce magasin avait à mes yeux tout de la caverne d'Ali Baba pour adolescente rêveuse en mal d'aventure. J'aurais pu tout y voler. Oui, à cet âge-là, subtiliser des choses dans les boutiques était devenu mon hobby honteux de pensionnaire, les mercredis après-midi où je me retrouvais seule dans Lille.
Les boussoles, l'encens, les petits kaléidoscopes, les Opinels, les étoiles fluorescentes à coller au plafond… Tout ce bric-à-brac me donnait l'impression qu'il existait une autre vie, plus excitante, quelque part hors de l'internat.
8h41 - Je vais chercher chez le fondeur les sculptures que je lui ai déposées il y a six mois. Des bustes. J'ai un peu peur. Peur que le bronze ait créé une évidence. Peur que ces pièces plus classiques viennent, à mes yeux, amoindrir la valeur de mes bestioles en céramique.
11h - Après deux heures de route, nous arrivons chez le fondeur. Le même chien à la tête gigantesque, la même poussière qui recouvre les établis, le même anorak déchiré aux coudes qu'en décembre.
Je distingue au loin mes bustes en bronze. Ils sont posés sur une planche de bois, attendant sagement d'être patinés. Je presse le pas. J'ai hâte. Ma peur s'est envolée. Je baisse les yeux pour garder la surprise intacte jusqu'au dernier moment.
J'y suis.
Je compte jusqu'à trois et lève le regard.
Je ne dis rien.
Un silence s'installe.
Le fondeur finit par prendre la parole.
- “Pour l'homme, on a eu une difficulté avec le moule. Cela arrive parfois. Et pour la femme, on l'a refait deux fois.”
OK.
Je ne dis rien.
Que dire ? Que c'est raté ? Qu'il a gommé tous les détails ? Que mes visages, dont chaque petit relief avait été pensé pour créer de la vie, ont été comme ramollis à la flamme ? Que dire ?
Quelqu'un d'autre que moi aurait peut-être exigé qu'il recommence les moules. Mais c'est impossible : il a brisé les sculptures en faisant les derniers tirages. Quelqu'un d'autre aurait peut-être exigé d'être remboursé. Mais je vois bien qu'il tire déjà le diable par la queue.
Alors je ne dis rien.
Il me demande comment je veux qu'on fasse la patine.
- “Non, pas de patine. Je la ferai moi-même.
- Vous êtes sûre ?”
Oui. Oui, je suis sûre. Je veux partir.
On les place dans le coffre. Cela pèse une tonne. C'est lourd, les erreurs.
La voiture démarre. Il se met à pleuvoir. Le chien nous suit. Je ne desserre pas les dents.
22h32 - Je termine les trente premières pages offertes sur Kindle du dernier livre de David Foenkinos. Je ne lirai pas forcément la suite.
De ces extraits que je collectionne, je garde souvent un souvenir fort, sans forcément avoir envie d'aller plus loin.
Comme dans les relations humaines : certaines rencontres me nourrissent sur l'instant, et cela me suffit. Souvent, je ne donne pas suite. Je préfère les laisser intactes, dans leur intensité première, plutôt que de les exposer à l'usure du réel.
Mercredi matin
7h35 - Surf avec une amie. On discute entre deux vagues, mais on se laisse volontiers couper la parole par une houle verte, aussi prometteuse qu'attirante.
11h23 - Premières photos de Demi Moore à Cannes.
Dans ma tête, c'est Dr Jekyll et Mr Hyde. Je la trouve sublime. Et en même temps, cette maigreur me glace. Je la connais. Je sais ce qu'elle procure : cette sensation d'invincibilité, d'être au-dessus du corps, au-dessus de la faim, au-dessus des autres.
Mais elle obsède. Elle monopolise chaque fibre du cerveau. Elle donne très froid. Elle rétrécit la vie.
La valoriser encore aujourd'hui me semble fou.
Cette maigreur est une drogue, ni plus ni moins. En faire l'alpha et l'oméga de la beauté contemporaine est suicidaire. Mais apparemment, peu importe : ce n'est qu'une photo, qu'un tapis rouge, qu'une robe Jacquemus. Tout va bien.
Sauf que non, tout ne va pas bien.
Les os saillants, dans la vraie vie, ne sont pas seulement une ligne graphique sous les flashs : c'est souvent douloureux au quotidien. La nourriture, contrairement à ce que je pense parfois et à ce que l'on voudrait nous faire croire, n'est pas une faiblesse, mais un élément de joie. La maigreur extrême n'est pas une esthétique neutre.
Mais le lavage de cerveau a lieu. À force de voir ces corps se creuser, s'affiner jusqu'à l'os, on finit par ne même plus remarquer que la finalité est mortifère.
Jeudi
5h-12h - Migraine incapacitante. Le vent qui fait vibrer les volets me vrille les neurones, les pas de Julien dans le couloir pèsent 200 kg, mon oreiller est trop chaud, mes globes oculaires sont trop gros pour mes orbites.
19h - Je reçois mes Paraboot tant attendues. Elles sont ajustées, mais elles vont.
Je m'avance devant le miroir et, stupeur : elles me font des petits pieds. Or, si j'ai craqué pour ces chaussures, c'est précisément pour obtenir l'effet inverse. Je voulais qu'elles soient le pendant fermé de mes Birkenstock : des chaussures capables d'exister avec mes jeans larges, de faire contrepoids, d'équilibrer mes mollets.
Je ne comprends pas. Elles sont peut-être trop petites, en fait. Ou alors je n'ai rien compris.
20h32 - Défilé Dior. Jonathan Anderson est le seul qui, ces derniers temps, me donne envie d'aimer la mode.
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