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Vendredi
16h - Avion, voiture… Les Dolomites. Je ressens quelque chose de viscéral face à ces paysages brumeux. Cette immensité me rassure. Cette beauté abrupte me réconforte. Les nappes de nuages qui dissimulent les parois rugueuses me murmurent que la douceur existe. Que se mettre entre parenthèses est possible.
20h - Repas chaleureux dans une petite auberge. Vin, viande. Pas de féculents en ce moment, je n'y arrive pas.
Samedi
7h - On quitte l'appartement sur la pointe des pieds et nous voilà dans l'air délicieusement glacé des matins en altitude. À mes côtés marche ma petite sœur. C'est précieux de la sentir près de moi. Elle habite en Ouganda, les occasions sont rares. L'endroit dans lequel nous séjournons ne ressemble pas à une station de ski en sommeil, mais à un vrai village de montagne. La minuscule épicerie qui vient d'ouvrir regorge de produits frais et locaux. On prend du jambon cru à la coupe, de grosses tranches de fromage, des œufs…
9h - Nous entamons notre randonnée du jour. Je suis hypnotisée par la découpe inattendue des pics rocheux. C'est grandiose (voir ici et là). Les cloches des vaches rythment nos pas. Les racines noueuses qui affleurent nous jouent des tours, le torrent gronde au loin. À chaque fois que je lève les yeux, je suis percutée par le gigantisme des roches. Je me laisse happer par l'énergie brute et enveloppante du lieu. Je tombe amoureuse.
23h46 - Il faut que nous déménagions ici. J'écume Internet. Où se trouvent les écoles internationales ? Y a-t-il des maisons à louer ?
2h23 - Je ne trouve rien. Alors j'étends la zone de recherche au Tyrol, puis au reste de l'Autriche. Toujours aucune maison à louer dans l'esprit de ce que je voudrais. Je continue à chercher, sans beaucoup de succès, mais je sens - et j'en suis la première surprise - que l'océan pourrait cesser de m'être indispensable.
Dimanche
6h30 - Les cloches retentissent, le gravier crisse sous mes pas, l'eau file vigoureusement en contrebas. C'est la bande-son du bonheur. Je grimpe vers la petite église du village. Nous y sommes montés hier et, ce matin, j'ai envie d'avoir un moment seule avec le Christ gisant à l'extérieur.
Sculpté dans le bois, il est saisissant de souffrance et d'abandon. Je m'assois sur une marche en pierre, je le regarde et essaie de comprendre le mystère de son sacrifice. Je ne comprends rien. Mais je ressens le besoin irrépressible de lui prendre la main.
7h - Retour au gîte. Tisane au curcuma, crème solaire, et nous voilà partis pour une petite randonnée de 3h30. Si j'étais seule, je ferais des circuits bien plus longs, mais nous ne voulons pas dégoûter notre ado de la montagne.
8h30 - Charles réalise en maugréant qu'on est partis pour une heure de montée assez raide et décide d'accélérer le pas pour en avoir terminé plus vite. Mauvaise idée. Je me dissocie de son humeur morose. Je refuse qu'il me gâche ce moment qui, pour moi, touche au nirvana : effort intense mais gérable, arbres tortueux à souhait, nuages s'effilochant sur les sommets gris souris, ponts de bois enjambant les ruisseaux… Le sentiment d'être à ma place se confirme caillou après caillou.
Je scrute les horizons. Un chalet ici, un autre là… Et si on faisait l'école à la maison ? Et si on recommençait à zéro ? Et si… Impossible d'imposer cela à un enfant de 13 ans dont la nature sensible et réservée serait bien trop confortée par cet isolement. Il a besoin de se frotter aux autres. Alors j'échafaude mille scénarios en sautant d'une pierre à l'autre. Aucun n'est viable.
10h - Latte macchiato en altitude. Il fait froid, la tasse est fumante, on a terminé de grimper. Deux énormes saint-bernards arrivent à dérider Charles. Ma sœur et son petit ventre de six mois de grossesse apprécient la pause. Et nous aussi. Rien de plus savoureux qu'une boisson brûlante dans un chalet à flanc de montagne.
11h - Les vaches au pelage caramel nous frôlent. On se partage le chemin. Sur une table, près de l'étable, des chanterelles sèchent. Les bébés chèvres semblent concourir pour un prix de beauté.
12h30 - Nous entamons la dernière descente.
— On n'a pas marché 4 heures ?
— Si, si, si.
— J'ai l'impression qu'on est partis il y a trente minutes. Je n'ai pas vu le temps passer.
— Ben nous, si !
Éclat de rire de mes trois compagnons de route.
Je comprends que je suis en train de vivre avec la randonnée dans les Dolomites ce que j'ai vécu avec le surf : aucune fatigue, envie de ne jamais m'arrêter. La sensation d'avoir connecté pile au bon endroit.
17h - L'ordinateur ouvert devant moi, une tasse d'infusion à portée de main, je consulte Instagram en quête d'images pour la section Brèves. Je tombe sur une influenceuse réputée qui collabore avec Sézane. Force est de constater que cette marque possède une capacité quasi inégalée à séduire les muses qui font l'air du temps. Elles disent toutes oui.
L'esthétique de la griffe parisienne n'est ni incroyable ni révolutionnaire, mais Morgane Sézalory possède une sorte de magie persuasive qui donne autant envie à Garance Doré qu'à Laura Vidrequin ou Vicky Montanari de porter ses vêtements…
18h30 - Apéro au gîte. Je bois un peu trop, car ce soir, j'ai envie de manger sans angoisse et, surtout, je ne veux pas que ma petite sœur s'inquiète de mon rapport à la nourriture. Alors je descends discrètement une coupe, puis une autre.
Je sais que l'alcool endort le sergent instructeur qui régente mon alimentation ces derniers temps. Je sais que je peux, le temps d'une légère ivresse, le leurrer. Le temps d'une pizza et d'un dessert.
20h - Pizza au jambon cru + apple strudel.
Lundi
5h45 - Je remonte à l'église. Je dis au revoir au Christ gisant. Ce matin, sur son visage, ce sont les traits de mon presque jumeau que j'entrevois. Ce frère aîné qui souffre sans que je puisse l'aider.
Devant ses joues creusées, ce corps émacié, ce choix d'une vie hors norme, je dépose les armes et j'accepte mon impuissance.
11h23 - Sur le chemin du retour vers l'aéroport, nous faisons une halte au lac de Garde. On dirait un décor de film, mais cela me touche moins que l'endroit où nous avons séjourné ces derniers jours. Je comprends alors que la beauté plastique d'un lieu ne suffit pas à provoquer un coup de foudre.
Ce que j'ai ressenti dans les Dolomites fait écho à ce que j'avais éprouvé en Californie du Nord il y a 14 ans, lorsque j'étais entrée dans l'océan. Cela avait été une évidence : cette immensité bleue était mon refuge, ma solution.
Ici, ce n'est pas l'Italie qui m'a chavirée. Ce n'est pas non plus la haute montagne. Non. C'est cet alliage de coulées vertes, de chemins déserts, de froid revigorant, de pics rocheux dénudés, de pierres blanchies par les torrents… Et même là, ce ne sont encore que des mots bien pauvres pour décrire cette sensation d'avoir rencontré une âme sœur géographique.
Je croyais que seul l'océan pouvait avoir cette place dans ma vie. J'avais tort.
16h - Le bus qui nous amène du parking au terminal n'est pas climatisé, il fait extrêmement chaud et le trajet est sans fin. Je dégouline.
16h45 - Assise en attendant notre vol, je suis bien obligée de me confronter à la réalité : la délocalisation immédiate est inenvisageable. Charles ne veut en effet pas faire une école sur Internet, et dénicher un chalet isolé près d'une école bilingue relève de la mission impossible.
19h - 34 minutes après le décollage, je me penche par-dessus Charles pour regarder à travers le hublot. Être au-dessus des nuages. Combien ont dû en rêver : Léonard de Vinci, Titien ou encore mon arrière-grand-père, un inventeur un peu fou… Chantilly effilochée, coton comme étiré par une main d'enfant et montagnes immaculées de manga japonais à perte de vue.
— Regardez, c'est sublime !
Julien et Charles lèvent à peine la tête.
L'incroyable est devenu banal.
Mardi
6h20 - Retour au Portugal. Promenade d'une petite heure. Je pense que cette marche matinale va devenir mon réflexe « bonne humeur ». L'essentiel est de pouvoir la faire avant que tout le monde s'active. Comme cela, je ne manque à personne. Lampe frontale pour cet hiver ?
8h20 - Petites vagues à Carcavelos. Je décide d'y aller. Les conditions ne sont vraiment pas dangereuses, mais l'angoisse m'alourdit l'estomac dès que je mets un pied dans l'eau. Je me force.
Au bout d'une demi-heure à vérifier que je reste à la même hauteur que les autres surfeurs, que la plage ne s'éloigne pas, que je ne suis pas emportée au large, l'étau qui comprimait mes poumons se desserre un peu. Je surfe même mieux que d'habitude.
Mais la joie n'est plus là. Comme si l'élan enfantin qui m'animait autrefois avait disparu. Je surfe plus proprement, mais sans ce sourire qui, avant, ne me quittait pas. Lorsque Charles me fait signe depuis la plage qu'il est temps de rentrer, je ne cherche même pas à prendre une dernière vague.
10h - Immersion dans le style de Sarah Corbett-Winder. Pièces utilitaires désuètes, robes de bal, chemisiers coquets, lunettes gigantesques, cardigans chatoyants : ça foisonne ! Mais plus que le contenu de sa garde-robe, c'est sa pulsion créatrice qui m'émeut. Elle ne peint pas, ne sculpte pas, ne dessine pas : elle s'habille.
J'imagine la curiosité de ses enfants lorsqu'elle sort de sa chambre le matin, le plaisir qu'ont ses voisins à la croiser, le sourire tendre de son mari face à une nouvelle tenue…
19h - Invasion de fourmis. Vivement l'automne que la lutte cesse. En été, elles gagnent toutes les batailles. Elles disparaissent pour mieux réapparaître en meute à la moindre miette laissée par inadvertance sur le plan de travail de la cuisine.
Mercredi
5h30 - Pas de gym. Pas envie. Charles reprend les cours aujourd'hui. Les vacances sont terminées et, ce matin, j'ai presque l'impression de conduire un petit inconnu à l'école. En deux mois, il a beaucoup changé. Il a grandi, bien sûr (ses pieds en témoignent), mais il a surtout développé une langueur toute nouvelle, celle qui nous oblige parfois à nous munir d'une tractopelle pour réussir à le faire bouger.
Trouver quelque chose qui l'enthousiasme est devenu plus complexe que de résoudre une équation à trois inconnues. L'extraire de ses cercles vicieux de pensées négatives demande une patience de maître yogi sous CBD. Il reste pourtant l'enfant poli et sensible que je connais. Mais les brumes de l'adolescence le grignotent. Par moments, il disparaît complètement, et j'ai peur de ne plus retrouver sa main.
9h10 - Échange de sourires avec Julien. Deux mois sans moments seuls. Heureux de se retrouver.
9h34 - Sur les réseaux, le rush de la rentrée commence à se faire sentir. Oh là là, cela me donne envie de m'éclipser sur la pointe des pieds. Les photos d'enfants, cartable au dos et parfaitement lookés, ne vont pas tarder à inonder les comptes Instagram. Il y a des marronniers comme cela. Avant, c'était dans la presse ; aujourd'hui, même lorsque l'on dispose d'une liberté éditoriale totale, il est difficile de résister à ces grands mouvements collectifs. Il faut dire que c'est tentant : l'algorithme adore et ce sont des moments hautement photogéniques.
Et d'ailleurs, mon premier réflexe, après avoir pris une photo de Charles avec son sac à dos, n'a pas été de l'envoyer à ma maman, mais d'envisager de la poster en story. Je me suis reprise rapidement. Pas d'enfant sur Insta. Mais l'impulsion était là. Et je déteste cela.
15h43 - Alors que j'attends que mon fils sorte de l'école, je repère un petit groupe de mamans asiatiques. Elles détonnent, dans le bon sens. Le minimalisme très maîtrisé de leur allure m'enchante : coupes justes, matières qui tombent bien, rien de surjoué. Elles sont toutes différentes, mais partagent cette même dégaine casual, fraîche, assurée et délicate, avec toujours ce petit détail qui change tout : la ligne courbe d'un pantalon barrel 7/8, la découpe graphique d'une veste sportswear, la finesse d'une mule kitten heels…
16h34 - J'avance sur la préparation de ma vidéo. Il me reste encore deux heures de travail dessus. Je ne vais pas pouvoir aller terminer mon chandelier en céramique. Une part de moi est soulagée, car j'ai très peur de m'y remettre. Je peste pour la forme : « Je n'ai jamais le temps d'aller sculpter », mais en réalité, je me love confortablement dans cette inaction doucereuse qui me tient à distance de celle que je pourrais devenir.
17h - — Je suis vraiment obligé ?
— Oui, on a validé l'emploi du temps : piano / écriture, deux pages / 30 pompes / robotique, 40 minutes.
— Ouais, pas envie.
— Pas le choix, mon chéri. Tu as goûté, tu t'es détendu, là c'est le moment de construire ton « toi » futur.
— Ouais, pas envie…
— Tu veux aller faire une balade ?
— Non, c'est bon ! J'y vais.
Jeudi
4h50 - Sonnerie du réveil. Impossible d'envisager de me lever. Je passe rapidement en revue ce que j'avais prévu jusqu'à 6h50 - heure à laquelle Charles se lève - et regarde ce que je peux faire sauter. Allez, je zappe les dix minutes de massage du visage et je déplace la petite aiguille sur 5h05.
5h05 - « Trente minutes de plus au fond de mon lit » versus « trente minutes d'abdos-fessiers »… Les petites voix dans ma tête argumentent à l'infini. « Tu as fait beaucoup de sport ces derniers jours. » « Si tu casses ta routine, tu es foutue. » « Tu es fatiguée. » « La fatigue passe une fois levée… »
5h57 - Arghhh, non ! Je me suis rendormie.
6h - Je me lève, me dirige vers mon bureau. Je zappe tout ce que je pourrais encore faire (bain de bouche à l'huile de coco, marche, jolie table pour le petit déjeuner), j'ouvre mon ordinateur et commence à écrire. Je déverse toutes les raisons pour lesquelles je ne me suis pas levée ce matin. Et plus j'écris, plus elles affluent. Et moins elles ont à voir avec un simple ras-le-bol physique.
6h50 - « Bonjour mon petit Charles, il est l'heure de se réveiller. »
— Mmmmh… Maman ?
— Oui ?
— Maintenant qu'on a repris l'école, tous les jours vont se ressembler. Rien n'est fun.
Et boum, la bonne dose de négativité matinale qui fait du bien.
— Allez mon chéri, chaque jour est différent, laisse-lui sa chance. Mais là, c'est douche et petit-déj, tu verras ensuite.
— Mmmmh…
— Il y a bien quelque chose qui te fait envie aujourd'hui.
Mmmmh. Il retire l'oreiller de son visage.
— Est-ce que papa est réveillé ?
— Non, il s'est couché très tard hier.
— OK, je vais le torturer en lui faisant des chatouilles !
En une fraction de seconde, l'ado bougon a cédé la place à un enfant de 7 ans tout joyeux à l'idée de faire la fripouille.
10h - Je m'habille pour filmer ma vidéo. Blazer, chemise, tee-shirt pour la partie montrable ; en bas, mon short de sport, car dès le clap de fin, je compte filer sur le sentier côtier. Une fois le tournage terminé, je croise mon reflet dans un miroir et, aussi improbable que soit mon look (blazer, chemise, short de sport, baskets de rando), j'ai l'impression qu'il fonctionne. Je le poste sur Insta. Les réactions confirment mon intuition : une tenue réussie naît souvent d'un accident.
17h34 - — Tous les garçons ont plus d'endurance que moi, ça m'énerve.
— Tous les garçons ?
— Nicolas… Nicolas et Ben.
— OK, donc pas tous les garçons.
— Non, mais ça m'énerve parce qu'ils sont bons en sport et en maths. Moi, je suis bon en maths, mais j'aimerais bien être meilleur en sport.
— OK, eh bien on va s'entraîner.
— OK. Quand ?
— Demain, je te lève à 5h50 et on va courir à 6h.
Vendredi
5h40 - Bonjour ! Au son de ma voix, Charles se redresse avec un grand sourire et me lance, les yeux encore fermés :
— Allez, on va essayer.
5h50 - Il fait nuit dehors. Les ombres du jardin ne rassurent pas mon wannabe sportif, qui se hâte de rentrer dans la voiture.
La route qui nous mène vers Guincho est déserte. Je ne pensais pas qu'il ferait encore aussi sombre à 6h. La piste cyclable sur laquelle nous voulons courir n'est pas éclairée.
— C'est sans danger, maman ?
— Bien sûr.
Mais au fond de moi, je n'en suis pas convaincue. Nos récents cambriolages, les récits de mauvaises rencontres de mes copines sur les sentiers de promenade, le dernier Stephen King que j'ai lu : tout me revient en tête.
— Maman ?
— En fait, je crois qu'on ira courir en fin de journée. Qu'en penses-tu ?
— Oh oui.
Soulagement général.
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