Dimanche
4h50 - J'entre dans la salle de bain, me retourne et hurle. Dans la baignoire… un corps. Je m'approche et découvre Charles, endormi sur un lit de coussins tapissant le fond de la baignoire. Je l'ai réveillé - évidemment, vu le cri que je viens de pousser.
- « Salut maman. »
- « Mais qu'est-ce que tu fais là ? »
- « Il y avait trop de moustiques dans ma chambre. »
- « Ok… »
7h30 - Au sommet de la colline, face à la mer, je rends visite à ma créature. J'entends des randonneurs arriver, alors je m'écarte. Ils passent à côté de moi, et l'un d'eux lance : « C'est fou, regarde, il y a une petite sculpture. » Ils s'approchent. L'homme dit en riant : « C'est spooky ! » Puis ils s'en vont. Forcément... Personne ne ressentira jamais ce que j'éprouve pour ces êtres de grès qui naissent entre mes doigts. Ce serait comme croire que quelqu'un puisse aimer Charles aussi inconditionnellement que moi.
11h - Sur la route vers notre spot préféré pour bruncher (enfin, déjeuner, Julien déteste le concept du brunch), les motos sont plus nombreuses que jamais. Avec leurs pots d'échappement modifiés, elles sont devenues une véritable nuisance. Le voisinage s'organise, la police est appelée presque toutes les nuits. Le souvenir d'hier, où je me suis disputée avec un motard qui faisait rugir gratuitement sa moto devant chez nous, est encore brûlant. Le problème semble insoluble. Les circuits de course sont trop chers ; ils préfèrent donc rouler sur les routes sinueuses du coin, bien plus amusantes. Mais ils y roulent souvent dans l'illégalité : dépassements des limitations de vitesse, des seuils de bruit, conduite dangereuse. Et quant au fait de gâcher la vie de ceux qui habitent de part et d'autre de ces fameuses routes, celui d'hier me l'a clairement dit : ils s'en moquent.
13h - Je tombe sur le post d'une fille que j'aime beaucoup. Elle y parle de son corps qui change, de sa tentative fragile de l'accepter. Et les commentaires me glacent. Certains sont pires que les petites voix que l'on peut avoir parfois dans sa tête. Ces voix qui réduisent le corps à ce qui déborde, vieillit, change. Des voix que l'on essaie de faire taire, et que des inconnus viennent soudain confirmer. C'est d'une violence folle.
20h24 - En rentrant après avoir dégusté une pizza en plein air, je demande à Julien de faire un crochet vers la plage. J'ai envie de voir les vagues de Praia Grande. Grandes et puissantes, celles-ci viennent régulièrement déferler dans mes cauchemars depuis le jour où j'ai cru que j'allais me noyer. J'ai besoin d'y aller. De m'y confronter visuellement. Elles sont là, amples, massives. J'identifie tout de suite le “rip current”, et immédiatement mon estomac se serre. Mon cœur s'accélère. Je ne suis pas encore prête à y retourner, c'est certain. La plage où je surfe actuellement, plus calme, va continuer à faire l'affaire.
Lundi
8h22 - Ce matin, Praia Grande est surfable. J'hésite. Puis je me souviens de mes sensations d'hier… Je choisis donc la sécurité en optant pour Carcavelos, et je ne le regrette pas. Nous ne sommes que deux à l'eau, les vagues se font attendre, mais il fait très beau et, lorsqu'elles arrivent, elles sont douces et longues. Je termine la session en retirant ma combinaison pour aller jouer dans les vagues. Dans l'eau, j'ai 30 ans. En plongeant, j'en ai 20. Je rajeunis au rythme de la houle. Je pense à Julie (la créatrice de L'Envers, pour qui j'ai énormément de tendresse-, qui surfe à Caparica ce matin. Impossible de la rejoindre, mais le fait de savoir que nous sommes sur la même portion d'océan me plaît.
10h - Il faut écrire l'article sur Cannes. J'ai sélectionné les photos hier, mais cela va prendre du temps. C'est encore amusant à écrire, mais de moins en moins. Entre les enjeux commerciaux, la chirurgie esthétique qui floute les personnalités, le désir de plaire et la peur de déplaire, mon envie de commenter s'épuise.
18h32 - Je suis dans la salle de bain lorsque je me rends compte que j'ai beaucoup plus de cellulite que d'ordinaire. J'aimerais effacer cette vision, faire comme si de rien n'était, mais je l'ai vue, et c'est trop tard. Comment ai-je pu oser me baigner ce matin ? Ok. Je supprime totalement le sel. J'oublie la pizza hebdomadaire. Le chocolat noir, je zappe. Je vais me mettre au jeûne intermittent. Et la feta dans la salade, c'est terminé aussi. Et, et, et… Stop. Je m'assois sur les toilettes. Je respire. Non. Il est hors de question que je reprenne ce chemin. Je m'y suis déjà promenée trop souvent. Périménopause, chaleur, rétention d'eau : fuck, fuck, fuck.
Mardi
8h30 - Session de surf différente des précédentes. Les vagues sont un peu plus complexes à prendre, le vent complique tout, mais je me débrouille.
10h46 - J'essaie, dans une toute petite boutique près de Cascais, les bas de contention que m'a prescrits ma kiné. Je revois mon grand-père en train d'enfiler les siens. Les bas de contention : le truc le moins sexy du monde, mais mon Dieu que cela fait du bien. « On dirait des collants de danse. » Il est chou, mon mari.
15h12 - Natalia Vodianova enceinte à 44 ans. Sienna Miller, elle aussi, devenue mère à plus de 40 ans. Ma maman a eu ma dernière petite sœur à 40 ans et, à l'époque, tout le monde s'affolait. Moi, j'ai 43 ans. Dans ma tête, c'était terminé. Classé. Rangé dans la case des choses qui n'auraient plus lieu. Et voilà que mes doutes, mes envies, mes renoncements remontent à la surface. Tout se télescope. Et si ? Et si ? Je touche mon ventre. Oh mon Dieu, comme j'adorerais… Est-ce que ce serait trahir Charles ? Comme si on le remplaçait parce qu'il s'envole peu à peu ? Est-ce que ce serait trahir Julien, qui apprécie tellement, justement, que notre fils grandisse ? En moi, ce désir d'enfant n'a jamais vraiment disparu. Il s'est tapi. Il s'est fait tout petit. Parce que trop vieille. Parce que trop bipolaire. Parce que je complique déjà trop la vie de mes proches. Mais lorsque je vois ces ventres ronds sur des femmes qui ont mon âge, je ne peux pas m'empêcher de penser : et si ?
Mercredi
7h20 - Commentaire compliqué sur le site hier. J'y pense encore. Je ne suis tellement pas d'accord avec ce qui est écrit, et c'est dit de manière si condescendante... Je rédige une réponse, je la fais vérifier à Julien. Il rit et me demande si je suis folle. Je peaufine mon texte pendant vingt minutes. Il valide la dernière version.
8h10 - Je crois que je suis en train de franchir un palier en surf. Après être restée bloquée pendant deux ans dans la même zone, j'ai l'impression que quelque chose se déverrouille enfin : je lis mieux les vagues, je me place plus naturellement, ma planche répond davantage. Ne jamais désespérer.
9h56 - Je superpose deux débardeurs : l'un ultra-fin et long, l'autre plus épais. Mmmh… je crois que je viens de trouver mon petit gimmick estival.
11h - Un autre commentaire sur l'article “Cannes 2026”. Ok. Celui-ci est de pure mauvaise foi. Je devrais laisser couler, l'oublier. Mais qu'on travestisse ma pensée me donne la nausée. Alors je réponds.
15h - Mon docteur consulte attentivement les résultats des multiples examens qu'il m'a prescrits. Il est formel : mon taux de progestérone est bien trop bas. Il décide donc de me supplémenter. On verra bien si cela parvient à apaiser un peu mon syndrome Dr Jekyll et Mr Hyde de la phase lutéale.
16h23 - Je ressens un énorme pic d'angoisse. Je m'effondre et dors dix minutes. À mon réveil, je ne suis plus la même femme. La micro-sieste est décidément un concept qu'il va falloir que j'approfondisse.
18h23 - Message d'une voisine : elle vient de voir un drone en vol stationnaire devant sa fenêtre. Ce n'est pas la première fois, et elle n'est pas la seule dans le quartier à avoir vécu cela. Apparemment, c'est le nouveau truc des cambrioleurs. Reconnaissance tranquille…
Un peu plus tard, je tombe sur une photo de l'Everest, complètement saturé d'alpinistes au sommet. Trop d'humains. Trop de technologies entre de mauvaises mains. Certains jours, j'ai du mal à garder foi en l'avenir.
18h35 - Je sors ma nouvelle sculpture du four. Je la trouve adorable. Je suis heureuse de la profondeur des bleus, mais il lui manque encore quelque chose. Je file à l'atelier, ajoute quelques feuilles d'or sur les yeux… et voilà ! Cet ange-poulpe me plaît à 100%. Je le place devant moi, me verse une tasse de thé et attends qu'il me raconte son histoire.
20h - Une même robe, une même coupe, mais des matières et des teintes qui changent. La philosophie vestimentaire de Michele Oka Doner m'interpelle. Elle a tout compris.
21h - Je fais une passe sur les derniers défilés. Je tombe sur le show Gucci présenté il y a une dizaine de jours. Chez Balenciaga comme chez Gucci, Demna installe cette même énergie grise, presque obscure. Ce n'est pas un mauvais styliste (c'est même sans doute un bon couturier), mais quelque chose dans l'atmosphère de ses shows, le choix des modèles, le maquillage, dégage une étrangeté presque malsaine, qui me tient à distance. Voire pire.
Jeudi
8h35 - Pas de surf, mais un plouf. Un plouf-victoire, tant enlever mon short fut compliqué. J'avais l'impression que les trois marcheurs sur la plage avaient les yeux braqués sur mes capitons. Et ce, même s'ils étaient à plus de 300 mètres de mon saint fessier… Mais j'ai bloqué mon cerveau et me suis focalisée sur l'eau bien glaciale, histoire de me remettre les idées en place.
12h02 - Steak haché, champignons, feta, patate douce, coriandre, poivre… Je crois que je pourrais manger ça tous les midis sans me lasser.
14h - Coup de fil avec mon amie Laure, créatrice de lingerie. Une très belle âme. Elle me remet d'aplomb. Elle me rappelle que si je sombre dans le pessimisme face au monde actuel, je laisse gagner les forces du mal. Alors que si je cultive ma lumière, je contribue, à mon échelle, à ce que le monde aille un peu mieux. Je le savais, mais cela me fait un bien fou de l'entendre. Spécialement de sa bouche. C'est, je crois, la personne la plus pure que je connaisse.
21h - Je tourne la quarante-troisième page des Sorcières de Roald Dahl. Charles, qui passe par là, me voit sourire.
- « Qu'est-ce que tu lis ? »
Je lui montre le livre.
- « Ah oui, je l'ai lu quand j'étais plus petit. »
Puis, après un silence :
- « Tu m'en lis un peu ? »
Je le regarde, surprise. Cet ado à la carrure qui s'élargit, qui fait trente pompes par jour et qui met au point un mini-satellite avec son groupe de sciences est soudain redevenu un petit garçon. J'en profite… Il se love contre moi et je lis à voix haute. Moment parfait.
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