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Julia Couturier : "J'ai toujours aimé le vêtement pour son pouvoir de reconstruction"

Férue des années 70, nostalgique du trousseau que son arrière-grand-mère lui confectionnait chaque année, amoureuse des vêtements sans jamais vraiment s'y attacher, Julia Couturier préfère le charme de l'usure au clinquant du neuf. Une sensibilité que l'on retrouve naturellement au sein de sa boutique vintage, où elle réunit des pièces chinées avec un soin tout particulier, entre oeil d'experte et tendresse pour la matière. Autant d'éléments qui m'ont donné envie de lui poser quelques questions sur son style, son métier et sa manière d'envisager la mode.
Julia Couturier
Quel est le vêtement de ton dressing que tu portes le plus souvent ? Pourquoi celui-là ?
Le vêtement que je porte le plus souvent est un jean 501 un peu usé, taille haute, made in USA. C'est un indémodable. Je me souviens de mon premier : j'étais en seconde et j'en avais rêvé longtemps. Même à l'époque, pour ma famille, cela représentait un coût. Il était brut, avec les coutures orangées.

As-tu un souvenir d'enfance lié aux vêtements ou à la manière de s'habiller qui influence encore ton style aujourd'hui ?
Oui. J'ai beaucoup déménagé enfant car mon père était dans l'armée. J'adorais les jupes et les robes, mais nous étions trois et ma mère préférait nous laisser jouer dans le jardin. Donc, au quotidien, j'avais plutôt des jeans et des pulls qui grattent.
Vers 12-13 ans, j'ai commencé à adorer les vêtements un peu atypiques. Je chinais à la Croix-Rouge et je m'offrais une pièce de temps en temps. Deux vestes m'ont particulièrement marquée : une veste en tweed façon Chanel, alors que dans ma campagne en Savoie personne ne mettait cela à mon âge, et une veste chinoise en satin bleu avec des motifs dorés.
Mon arrière-grand-mère me faisait aussi un trousseau à chaque anniversaire jusqu'à mes 8 ans. C'était toujours un peu magique d'essayer des pièces plus « fille », avec des robes smockées et des jolies blouses.

As-tu toujours eu le style que tu as aujourd'hui ou s'est-il construit par phases ?
Un peu des deux. J'avais déjà un style très affirmé à l'adolescence, car j'ai toujours aimé le vêtement pour son pouvoir de reconstruction et d'affirmation. En revanche, j'ai toujours eu peur du vêtement qui encadre, qui définit une catégorie sociale, qui écrase.
Je crois aussi que je reviens toujours à mes basiques dès que je me perds dans des tendances trop pointues pour moi. Jean, chemise ou gros pull, spartiates ou Converse : cela a vraiment été mon uniforme de réalignement. Et quand je m'ennuie, je repars chercher dans des images de nouvelles envies et je teste des combinaisons.
Aujourd'hui, le masculin-féminin coloré est ma signature. J'ajoute un peu de coolitude avec du streetwear car, sinon, je me sens trop habillée.

Quand tu t'habilles le matin, qu'est-ce qui compte en premier : ton humeur, ton programme, une envie particulière, le confort ?
Depuis que j'ai mon chiot, je suis un peu perdue ! Il faut la sortir vite et je prends encore moins de temps pour choisir mes vêtements. Je privilégie donc le confort et mon programme de la journée. Mais si, certains jours, je me sens d'humeur plus théâtrale, j'y vais à fond. Avoir une boutique de vêtements vintage m'encourage aussi à m'amuser.
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Qu'est-ce qui provoque chez toi un véritable coup de coeur pour une pièce vintage : la coupe, la matière, la couleur, l'époque, un détail ?
Le véritable coup de coeur, pour moi, vient de la matière et des finitions, de tout ce qui fait d'une pièce un modèle de grande qualité à mes yeux. C'est cette combinaison qui me fait ressentir une émotion quand je chine.
Avant, la couleur pouvait me procurer beaucoup de joie. Aujourd'hui, elle m'obsède moins, même si elle reste très présente dans ma sélection pour la boutique.

Et quand tu tombes sur une pièce que tu adores, sais-tu immédiatement si elle est pour toi ou pour la boutique ?
Je sais aujourd'hui quand une pièce est pour moi, mais je fais attention à ne pas trop en garder, car je manque d'un grand dressing et je ne porte déjà pas 100 % de ma garde-robe. J'éprouve beaucoup de joie à voir les pièces que j'ai choisies voyager avec des femmes et des hommes qui ont apprécié ma trouvaille, mais aussi le temps que j'ai passé à la nettoyer et à lui redonner vie. Ensuite, je les conseille sur la manière de la porter, avec quoi l'associer… J'aime l'idée que cette pièce fasse voyager leur imaginaire aussi ;-)

Ton expérience dans la fast fashion a-t-elle profondément modifié ta façon d'acheter et de considérer les vêtements ?
Oui. Disons que cela m'a d'abord permis de mieux repérer, dans la grande distribution, les vêtements plus qualitatifs. Mais cela a aussi profondément questionné ma consommation et l'impact que je voulais avoir sur le monde que j'allais laisser.
Mettre en scène des vêtements pour les faire vendre à tout prix, alors qu'ils étaient en majorité de mauvaise qualité, tout en sachant que leur production pouvait avoir un impact sur le travail de femmes et d'enfants dans des pays en voie de développement, dans des conditions déplorables, et que les matériaux utilisés maltraitaient notre planète… tout cela m'a fait réfléchir.

Achètes-tu encore des vêtements neufs ?
Oui, cela m'arrive, dans des marques que j'aime comme Réuni, la marque de mon amie Julie L'Envers, Sixsoeurs, Make My Lemonade ou Monoprix. Mais c'est rare et je suis déjà très sollicitée. Je préfère ne pas trop regarder ce qui existe pour ne pas me tenter.
Quand je fais un accompagnement shopping ponctuel, je regarde en revanche ce qui existe chez COS ou en ligne pour avoir des idées de lignes, de volumes ou autres. Instagram est aussi une grande source d'inspiration et de recherche de tendances. C'est grâce à ce média que j'ai découvert ton travail et pris beaucoup de plaisir à me laisser inspirer par les looks que tu analyses si justement.
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Est-ce que tu crois davantage à la construction d'un vestiaire cohérent ou à l'accumulation de coups de coeur ?
Cela dépend vraiment de la personne. Moi, c'est un mix.
Quand je fais une prestation de coaching dressing chez une cliente, j'essaie de m'adapter à son métier et à son rapport au vêtement. L'idée est que cela reste une source de joie. J'ai quand même tendance à limiter les coups de coeur redondants de mes clientes pour faciliter la lecture de leur dressing : vingt robes en viscose à fleurs, par exemple, ne forment pas forcément un vestiaire très cohérent quand on habite Paris…

Quel rapport entretiens-tu avec la répétition vestimentaire : porter encore et encore les mêmes pièces te plaît-il ?
Oui, j'adore… C'est un peu comme écouter une chanson jusqu'à l'usure. Je porte une pièce encore et encore, j'explore les combinaisons possibles, puis je la mets de côté. Si je ne la remets pas dans les quatre ou cinq ans, je la donne. Mais j'ai aussi des pièces que je ressors depuis plus de 30 ans et que ma fille m'a embarquées à Marseille, donc je fais bien de tout garder !

Y a-t-il aujourd'hui un vêtement dont tu aurais énormément de mal à te séparer ?
Aucun. Je peux tout perdre, car je sais que cela ne me définit pas. Si je perdais tout, je chercherais surtout à retrouver ce confort propre aux vêtements déjà bien usés - et en friperie, cela se trouve facilement.
Je garde quand même précieusement la combinaison de jardinage de mon grand-père, une robe en soie rouge que je mets depuis des années à mon anniversaire, et mon pull Patty, qui a servi de modèle pour créer le modèle en collaboration avec L'Envers.

Y a-t-il une pièce que tu recherches depuis des années et que tu n'as jamais réussi à trouver ?
Non, je trouve toujours, justement parce que je ne recherche ni marques ni pièces particulières.

Certaines clientes arrivent avec des idées très précises sur ce qui leur va ou ne leur va pas. Est-ce qu'il t'arrive de les amener à essayer des choses qu'elles pensaient ne pas pouvoir porter ?
Oui, souvent. C'est aussi en cela que je les accompagne : les aider à repousser un peu les barrières qu'elles se créent. « Pas de mini après 40 ans », « le taille haute ne me va pas »… J'infuse des idées et je vois si cela prend. Après, je dis toujours que le plus important, c'est de se sentir bien. Donc on ne se brusque pas : la vie peut être assez difficile comme ça :-)
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Est-ce qu'après toutes ces années de chine, tu arrives encore à être surprise par un vêtement ?
Oui, j'éprouve encore des émotions en trouvant une pépite. Mais c'est beaucoup plus rare aujourd'hui, car mon business model repose sur une sélection vintage assez tendance, ce qui me demande parfois de faire des concessions. J'ai, par exemple, dans mon stock des robes des années 70 incroyables… mais elles ne se vendent pas. Alors, parfois, je dois faire du tri et m'en séparer, même si je les adore.

Y a-t-il une pièce que tu as vendue et que tu as regretté de ne pas avoir gardée pour toi ?
Non je ne crois pas.

Pour quelqu'un qui aime le vintage mais a peur d'avoir l'air déguisé, quel serait ton conseil ?
De passer me voir ;-)
Plus sérieusement, je dirais de chercher des pièces qui ne soient pas trop représentatives d'une décennie en particulier. Moi, j'adore le vêtement de travail ou militaire, et cela se mélange très bien avec des pièces actuelles. Une robe des années 50, par exemple, je trouve cela magnifique, mais ce n'est pas pour moi. Je n'en chine donc pas beaucoup, sauf si elle me fait penser à une amie ou si son imprimé est particulièrement intéressant.

Quel conseil vestimentaire donnerais-tu aujourd'hui à la Julia de 16 ans ?
Amuse-toi. Ne dépense pas trop dans des vêtements de mauvaise fabrication. Crée-toi un espace de liberté et de créativité en t'habillant, et détache-toi du regard des autres. Mais je crois que mes lectures et ma prise d'indépendance vers 17 ans ont justement contribué à cela. Même dans mon ancien métier en RH, j'avais déjà une liberté d'être qui détonnait assez dans un milieu bourgeois. Je mettais des vêtements colorés, et cela m'aidait à supporter un métier qui ne me correspondait pas.

Son compte Instagram : https://www.instagram.com/loveanddress/
Par Lise Huret, le 05 octobre 2026
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